Adel Abdel-Mahdi al-Muntafiki a exercé les fonctions de premier ministre irakien pendant un an (octobre 2018-novembre 2019) . Il a cédé vendredi 29 novembre aux injonctions au changement du grand ayatollah al-Sistani plutôt qu’à celles du chef de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution iraniens, le major-général Qassem Soleimani, maître d’ouvrage et maître d’oeuvre de la répression qui multiplie les morts et les blessés en Irak depuis deux mois (cf. notre post : https://questionsorientoccident.blog/2019/11/30/demission-du-premier-ministre-irakien-a-najaf-le-preche-de-layatollah-al-sistani-lemporte-sur-les-injonctions-du-gardien-qassem-soleimani/ ) .

Adel Abdel-Mahdi est une personnalité peu connue, à la différence de l’un de ses prédécesseurs, Nouri al-Maliki, premier ministre de 2006 à 2014 (cf.notre post: https://questionsorientoccident.blog/2014/09/15/le-depart-du-premier-ministre-nouri-al-maliki-apres-8-ans-au-pouvoir-le-dirigeant-irakien-que-tout-le-monde-deteste/ ). Mais sa trajectoire politique est intéressante, car représentative de nombre d’évolutions idéologiques au Moyen-Orient du milieu du siècle dernier à la période actuelle.

Abdel-Mahdi est né à Bagdad en 1942. Son père, religieux chiite, avait participé à la grande révolte chiite anti-britannique à la fin de la Première guerre, avant d’occuper des fonctions ministérielles sous la monarchie hachémite (que l’on taxe pourtant parfois de n’avoir accordé aucune place aux chiites). Il a commencé ses études au Bagdad College, le prestigieux lycée jésuite américain, puis s’est tourné vers l’économie à l’Université de la capitale. Employé au ministère irakien des Affaires étrangères, il est alors membre du parti Baas, et brièvement emprisonné sous la présidence du général Kassem pour cela. Après le succès du Baas en 1963, il devient vice-président de l’Union nationale des étudiants irakiens.

Il se rapproche ensuite du Parti communiste irakien, alors bien implanté chez les Kurdes et les chiites, et influent chez les ouvriers du secteur pétrolier. Mais le PCI divisé en deux fractions, l’une tenante du soutien aux militaires « progressistes » alors au pouvoir à Bagdad, une autre fraction s’opposant à ce soutien. Adel Abdel-Mahdi a apparemment appartenu cette seconde fraction, de tendance maoïste, le Parti communiste-Direction centrale (ICP-Central Leadership) 1. Il quitte l’Irak en 1969, s’installe en France, y reprend des études d’économie jusqu’au doctorat (en économie politique à l’Université de Poitiers). Quand, à l’automne 1978, l’ayatollah Khomeyni arrive à Neauphle-le-Château après avoir été expulsé d’Irak à la demande du shah d’Iran, Abdel-Mahdi rejoint les cercles militants iraniens et irakiens qui entourent l’Imam, et l’accompagnent à son retour en Iran en février 1979.

Bassiste, puis communiste, Abdel-Mahdi adhère alors aux thèses islamistes de l’Imam, alors même que celui-ci a entrepris de liquider idéologiquement et souvent physiquement les groupes marxistes-léninistes qui ont soutenu la révolution, des communistes aux maoïstes. Il semble que l’essentiel du Parti communiste irakien-Direction centrale se soit rallié à la ligne révolutionnaire iranienne : Abdel-Mahdi devient l’un des propagandistes du khomeynisme en France. Il est membre du Conseil suprême islamique irakien (CSII / Supreme Islamic Iraqi Council, SIIC), fondé en 1982, tenant du khomeynisme, et basé en Iran. Le CSII était sur des positions anti-américaines, tout en étant lié à des groupes d’opposition au régime de Saddam Hussein eux-mêmes soutenus par les administrations américaines successives : les Kurdes (Abdel-Mahdi a représenté le CSII à Erbil à la fin des années 1990) et le Congrès national irakien. Vice-président dans le gouvernement de transition post-2005 (jusqu’en 2011), il a ensuite occupé différents postes ministériels stratégiques – Finances (il négocie une très forte réduction de la dette irakienne auprès du Club de Paris), Pétrole (2014-2016). Il échoue dans ses candidatures au poste de premier ministre sous l’étiquette de l’Alliance irakienne unie, le poste échouant finalement à Nouri al-Maliki 2.

On retiendra, au final, une trajectoire idéologique peu connue en Occident (sinon à travers les importants travaux de Sabrina Mervin et de Laurence Louër, pour en rester à la France 3), alors qu’elle a été celle de très nombreux militants politiques au Moyen-Orient, dans le monde chiite en Iran, en Irak, dans le golfe Persique (Koweït, Bahreïn), dans la péninsule Arabique (Arabie saoudite, Oman, Yémen du sud), au Liban : le passage du militantisme marxiste ou marxiste-léniniste (communisme, maoïsme) ou, dans une moindre mesure, nationaliste arabe sécularisé (nassérisme, baasisme) à l’islamisme chiite. Un mouvement qui s’amorce en Irak dans la deuxième moitié des années 1950. Mais dont le pivot central, sans doute aucun, est le succès de la révolution iranienne en 1979 : succès d’une révolution populaire ; conjonction initiale de groupes marxistes-léninistes et de révolutionnaires islamistes ; réveil du monde chiite induit par la victoire de Khomeyni ; échecs répétés, puis déclin général, au Moyen-Orient et ailleurs, des courants communistes… Autant d’éléments conjugués qui font que des militants marxistes et laïques deviennent des militants islamistes chiites, majoritairement sur la « Ligne de l’Imam » [Khomeyni]

NOTES

1 Cf. Tareq Y. ISMAEL, The Rise and Fall of the Communist Party of Iraq: Evolution and Transformation Cambridge University Press, 2008, 354p.

2 Selon la Constitution fédérale (et communautariste) de 2005, le poste de premier ministre échoit à la communauté chiite, numériquement la plus nombreuse dans le pays.

3 Par exemple: LOUËR Laurence, Chiisme et politique au Moyen-Orient. Iran, Irak, Liban, monarchies du Golfe, Autrement, mars 2008, 150 p. ; et Tempus, Perrin, 2009, 196p. ;

LOUËR Laurence, Transnational Shia Politics. Religious and Political Networks in the Gulf, Londres-Hurst, New York-Columbia University Press, 2008, 328p.

LOUËR Laurence, Vie et mort de l’utopie révolutionnaire dans les monarchies du Golfe, in MERVIN Sabrina (dir.), Les mondes chiites et l’Iran, Paris, Karthala- Beyrouth, IFPO, 2007, 484p., p.61-85

LUIZARD Pierre-Jean, Histoire politique du clergé chiite – XVIIIe-XXIe siècle, Paris, Fayard, 3/2014, 326p.

MERVIN Sabrina (dir.), Les mondes chiites et l’Iran, Paris, Karthala- Beyrouth, IFPO, juin 2007, 484p.