1/ Une famille missionnaire alsacienne en Palestine, engagée dans une colonie agricole en Judée

Philip J. Baldensperger [1] est né le 5 juin 1856 à Jérusalem, dans une famille protestante alsacienne arrivée en Palestine ottomane au milieu du XIXᵉ siècle, dans le contexte des nombreuses missions européennes en Terre sainte. Son père, Henri Baldensperger, originaire de Baldenheim, est envoyé en 1848 par la « Société évangélique des missions de Bâle » à Jérusalem [2]. Avec son épouse, originaire de Niederbronn, Henri s’engage dans un projet missionnaire fondé moins sur la prédication que sur « l’exemple moral, éducatif et agricole. » Après une première période d’activité dans l’école anglicane du mont Sion, la famille s’installe durablement à Artâs, près de Bethléem, dans une colonie agricole euro-américaine fondée par un millénariste anglais, une forme de foyer missionnaire-agricole. La famille est nombreuse : sept fils( cinq survivront) et une fille, tous impliqués à divers degrés dans les activités familiales. L’environnement éducatif familial est multiculturel et multilingue : outre l’allemand (alsacien, la langue familiale), on y parle français, anglais (la langue scolaire), et arabe palestinien, la langue de la vie quotidienne parmi les habitants d’Artâs et les bédouins des alentours. L’activité familiale est d’abord agricole et d’élevage, avec une activité apicole complémentaire : le père a deux ruchers près de Bethleem, en ruches palestiniennes d’argile. L’activité apicole des Baldensperger s’inscrit donc dans une continuité familiale sur deux générations, initiée par le père et développée par ses cinq fils.

2/  P.J. Baldensberger se forme à Beyrouth aux méthodes de « l’apiculture moderne » auprès de Frank Benton

En matière d’activité apicole, un tournant décisif intervient autour de 1880, lorsque Philip J. Baldensperger entre en contact avec des figures majeures de l’apiculture moderne internationale, notamment l’Américain Frank Benton (1852-1919) et le Canadien D. A. Jones. Présent pendant plusieurs années en Méditerranée orientale, Benton organise à Chypre, à Beyrouth et en Syrie des centres d’élevage de reines chypriotes, « syriennes » et « palestiniennes », qu’il destine à l’exportation vers les États-Unis, le Canada et l’Europe. Baldensperger acquiert auprès de Benton une formation approfondie aux méthodes modernes : utilisation des ruches à cadres mobiles (type Langstroth) ; élevage et sélection des reines ; standardisation des pratiques. À son retour, cette expérience provoque une reconversion familiale: les cinq frères abandonnent progressivement leurs autres activités agricoles pour se consacrer entièrement à l’apiculture. Elle repose sur des ruchers répartis sur plusieurs terroirs aux ressources florales variées, entre la Judée, les environs de Jérusalem, la vallée du Jourdain, le littoral de Gaza. Cette apiculture est de type pastoral : les ruches sont déplacées au fil des saisons entre plaines et montagnes, afin d’exploiter les floraisons successives. Les ruches (Langstroth) sont transportées à dos de dromadaires et de mules.

Au regard de la « modernité », Philip J. Baldensperger se situe dans une position intermédiaire intéressante. Il est promoteur actif de la modernité technique en matière d’utilisation de ruches à cadres mobiles, qu’il défend comme plus faciles d’exploitation et plus productives que les ruches traditionnelles – des tubes d’argile empilés utilisées en Palestine comme en Egypte ou dans la péninsule Arabique. En même temps, Baldensberger est un défenseur actif de l’abeille locale, qu’il défend comme bien adaptée aux conditions écologiques locales, au climat et à la flore de Palestine – sur laquelle sa sœur a écrit[3]. À cette époque, dans les articles qu’il publie dans la presse apicole internationale (British Bee Journal, Gleanings in Bee-Culture, American Bee Journal, magazines français et allemands), le discours de Philip J. est encore fortement marqué par son héritage missionnaire : il interprète la Palestine à travers le prisme biblique, comme «Terre sainte » , une « terre de lait et de miel », cherchant à en démontrer la fertilité par l’apiculture[4].

3/ Contraintes ottomanes et dispersion familiale

Malgré son dynamisme, l’entreprise familiale se heurte à plusieurs difficultés : des conditions sanitaires difficiles (des fièvres des marais), et des pertes matérielles liées à la transhumance (y compris des vols). Mais le problème principal est celui de la pression fiscale croissante de l’administrative ottomane. Celle-ci a compris que les nouvelles ruches étaient très productives par rapport aux ruches traditionnelles, et donc susceptibles d’être imposées. Ces contraintes entraînent une dispersion de la famille – un seul frère reste en Palestine : l’un des frères se noie ; deux autres émigrent en Algérie avec leur matériel apicole. Philip J. lui-même quitte la Palestine en 1892 pour Nice. Il y recommence une activité apicole, fonde la Société d’Apiculture des Alpes-Maritimes après la Grande guerre,  contribue à l’Apis Club fondé par l’Egyptien Ahmed Zaki Abushadi en 1919[5], et publie plusieurs articles en français, et un manuel d’apiculture méditerranéenne[6]. Il continue à l’intéresser aux sous-espèces d’abeilles en Afrique du Nord et en Palestine[7]. Philippe J. Baldensperger est mort le 4 juin 1948 à Antibes.

4/ Philip J. Baldensperger, un orientaliste dans la société palestinienne à la fin de l’Empire ottoman

Outre son activité apicole, Baldensperger développe une œuvre écrite importante, à la croisée de l’ethnographie et de l’orientalisme empirique. Son premier article sur la Palestine paraît en 1883 dans un ouvrage germano-hébreu (Jerusalem, édité par A. Luncz). À partir de 1893, il devient un contributeur régulier au Palestine Exploration Fund Quarterly Statement, où il publie de nombreuses études sur les coutumes, les pratiques agricoles et les modes de vie des populations rurales. Dans ses travaux d’avant la Première guerre, il cherche constamment à établir des correspondances entre la Palestine contemporaine et la Bible, qu’il s’agisse de géographie, de pratiques agricoles ou d’apiculture. Cette démarche s’inscrit dans les efforts plus larges visant à identifier la Palestine comme la « Terre sainte » à partir de preuves matérielles, notamment sa capacité à produire du miel. Son point de vue évoluera ensuite, et il s’éloignera de cette lecture très biblique de la Palestine.

Son ouvrage majeur, The Immovable East [L’Orient immuable], publié en 1913, synthétise ces observations. Il y décrit minutieusement les sociétés rurales palestiniennes, tout en les inscrivant dans une vision marquée par l’idée d’un Orient immuable, qui tend à essentialiser et à figer les sociétés observées. Ses écrits révèlent une double posture :  une approche empirique, fondée sur l’observation quotidienne directe et une immersion prolongée, avec une connaissance intime de la langue arabe palestinienne ; une grille d’interprétation héritée de son milieu européen et missionnaire protestant. Mais cette grille de lecture d’un Orient immuable est évidemment insuffisante pour rendre pleinement compte d’un monde en transformation.

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L’apiculteur professionnel en Palestine Philip J. Baldensperger apparaît comme une figure hybride. A la charnière de la fin de l’Empire ottoman et du Mandat britannique, il a été médiateur entre savoirs locaux (rapport à l’abeille locale, ruches traditionnelles en argile) et innovations globales (ruches à cadres mobiles, transhumance, élevage des reines). Chronologiquement, il a croisé l’arrivée en Palestine d’Apis mellifera ligustica, mais à une époque où l’abeille locale dans sa diversité relative est encore hégémonique.


Vers 1890, en Palestine : transhumance de ruches Langstroth de la famille Baldensperger


NOTES


[1] Pour son prénom, il signe ses publications en anglais Philip, les publications en français Philippe.

[2] NAÏLI Falestin   [2011], « Henri Baldensperger : un missionnaire alsacien et le “vivre ensemble” en Palestine ottomane », Annuaire de la Société d’Histoire de la Hardt et du Ried, 2011, 23, p.121-134. Voir, ci-dessous, l’ensemble des travaux de F.Naïli consacrés à Artâs

[3] CROWFOOT Grace M., BALDENSPERGER Louise (1862-1938) [1932], From Cedar to Hyssop: A Study in the Folklore of Plants in Palestine, Londres, The Sheldon Press, 1932, 204p. 76 planches / illustrations (Il s’agit moins d’une flore proprement dite que d’un ouvrage de folklore ethnobotannique.

[4] NAÏLI Falestin [2022], La Palestine entre patrimoine et providence. Imaginaires bibliques et mémoire du village d’Artâs (XIXe-XXe siècles), IISMM-Karthala, 2022, 440p.

[5] L’Apis Club a été fondé en 1919 par le médecin, poète et apiculteur égyptien Ahmed Zaki Abushadi (1892-1955), alors en Angleterre :  une organisation internationale regroupant apiculteurs et scientifiques spécialisés. La revue mensuelle de l’Apis Club, Bee World, « consacré aux avancées de l’apiculture moderne » a ensuite été dirigée par Annie D. Betts (1929-1949) puis par le Dr Eva Crane (1950-1983). L’Apis Club est ultérieurement devenu l’Association internationale de recherche apicole (IBRA). Cf. ABUSHADI Ahmed Zaki (Egypte, 1892-1955) [1930-1938],  The Bee Kingdom, revue, Cairo, 1930-1938

    > HARKER Leonard S., ABU SHADI Ahmed Zaki (Egypte, 1892-1955) [1938],  Blazing the Trails. Reminiscences of A. Z. Abushady, Poet, Bee Master, Humanist, London, C.W.Daniel Company,  First edition, 2 March 1938, 138p.    > GARNETT Joy Amina  [2014], “Blazing the Trail: A.Z. Abushady and The Apis Club,Bee World Vol.91, no.3, Sept 2014, International Bee Research Association (IBRA), Cardiff, Wales.

[6] BALDENSPERGER Philippe J. [1924], L’apiculture méditerranéenne, Nice,André Lésot, & Paris, 1924, 96p.

[7] BALDENSPERGER Philip J. [1924], North African bees Bee World, 1924, vol.5, April & May 1924, p.175-176 et 189-190; [1931],  Bees of Palestine,  Bee World  1931, vol.12, March 1931, p.34-36.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Sélection bibliographique de et sur Philip J.Baldensperger

BALDENSPERGER Philip J. [1888], Palestine. An Account of Beekeeping there by an Eye-Witness, American Bee Journal, January 25, 1888, vol.24, N°4

BALDENSPERGER Philip J. [1891], False Ideas about Eastern Bees, American Bee Journal, September 24, 1891, Volume 28, N°13

BALDENSPERGER Philip J. [1913], The Immovable East: Studies of the People and Customs of Palestine. Edited with a biographical introduction by Frederic Lees, London, Sir Isaac Pitman & Sons, Ltd., 1913, 388p..URL: https://ia801304.us.archive.org/2/items/immovableeast

BALDENSPERGER Philippe J. [1922/1928] (1856-1948, naturaliste fondateur de la Société d’Apiculture des Alpes-Maritimes), Les maladies des abeilles, Nice, 1922, 120p. (1922, 1928)

BALDENSPERGER Philip J. [1924-1926], The Various Races found in Europe and the Outstanding Characteristics of Each, The Bee World, vol.5, April & Mays 1924, p.175-176 & 189-190 ; vol.8, June 1926, p.4-5 (original in Gleanings in Bee Culture) URL: http://www.pedigreeapis.org/biblio/artcl/baldensp26en.html  

BALDENSPERGER Philip J. [1924], North African bees Bee World, 1924, vol.5, April & May 1924

BALDENSPERGER Philip J. [1931],  Bees of Palestine,  Bee World  1931, vol.12, March 1931

BALDENSPERGER Philippe J. [1924], L’apiculture méditerranéenne, Nice,André Lésot, & Paris, 1924, 96p.

BALDENSPERGER Philippe J. [1938], « 90 ans d’apiculture » Bulletin de la Société d’Apiculture des Alpes-Maritimes, 17e année, mai-juin 1938 [signé ‘Vieil Apiculteur’]

BALDENSPERGER Philippe J. [1942], « 95 ans d’apiculture » Bulletin de la Société d’Apiculture des Alpes-Maritimes, 21e année, janvier-mars 1942 [signé ‘Papa Baldens’],

Sur Artâs, le projet missionnaire et les représentations de la Palestine

NAÏLI Falestin   [2011], « Henri Baldensperger : un missionnaire alsacien et le “vivre ensemble” en Palestine ottomane », Annuaire de la Société d’Histoire de la Hardt et du Ried, 2011, 23, p.121-134.

NAÏLI Falestin  [2007],  « La mémoire et l’oubli à Artâs : un élément de l’histoire rurale de la Palestine, 1848-1948 », sous la direction de Randi Deguilhem, thèse soutenue le 13 octobre 2007 à l’Université de Provence. URL: http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/48/54/75/PDF/TheseNaili.pdf

NAÏLI Falestin  [2008], « Hilma Granqvist, Louise Baldensperger et la « tradition de rencontre » au village palestinien d’Artas », Civilisations, 2008, vol.57, no.1-2, p.127-138. URL: http://civilisations.revues.org/index1201.html#abstract

NAÏLI Falestin   [2011], « Henri Baldensperger : un missionnaire alsacien et le “vivre ensemble” en Palestine ottomane », Annuaire de la Société d’Histoire de la Hardt et du Ried, 2011, 23, p.121-134.

NAÏLI Falestin  [2011],  « Imaginaires et projets millénaristes en Palestine ottomane : l’exemple de la colonie euro-américaine dans la vallée d’Artâs », Chrétiens et Sociétés, 2011, no.17, p.173-194. URL :  http://chretienssocietes.revues.org/index2832.html

NAÏLI Falestin   [2011],  « The millenarist settlement in Artâs and its support network in Europe and North America, 1845-1878 », Jerusalem Quarterly, 2011, no.45, pp.43-56 URL :  http://jerusalemquarterly.org/ViewArticle.aspx?id=370

NAÏLI Falestin [2022], La Palestine entre patrimoine et providence. Imaginaires bibliques et mémoire du village d’Artâs (XIXe-XXe siècles), IISMM-Karthala, 2022, 440p.

Sur les représentations de « la terre de lait et de miel », de la Bible à la Palestine et à Eretz Israël

NOVICK Tamar   [2013],    Bible, Bees and Boxes: The Creation of “The Land Flowing with Milk and Honey” in Palestine, 1880-1931, Food, Culture and Society , 2013, Vol.16, p.281-299 URL: https://data.isiscb.org/p/isis/citation/CBB001320899/ & URL: https://watermark02.silverchair.com/c000900_9780262374552.pdf?token

NOVICK Tamar  / Ottoman History Podcast #317  [2017], Beekeeping in Late Ottoman Palestine,  with Tamar Novick  hosted by Chris Gratien, Ottoman History Podcast , Episode 317, June 19, 2017. Durée: 48′.   URL: https://www.ottomanhistorypodcast.com/2017/06/bees.html?

NOVICK Tamar   [2023],  Milk & Honey: Technologies of Plenty in the Making of a Holy Land, Cambridge (MA), MIT Press, 2023, 278p. (Chapter on beekeeping. from The Body of Animals working group, Max Planck Institute for the History of Science, Berlin) URL: https://www.academia.edu/95464473/Land_Milk_Honey_Animal_Stories

*. Review by David ATAR , Agricultural History, 2024, vol.98 (2), p.277-313. URL: https://read.dukeupress.edu/agricultural-history/article-abstract/98/2/277/387951/Milk-and-Honey-

*. Review by Hayley BIRSS, History and Philosophy of the Life Sciences, 2025, vol.47 -14, 3p. URL: https://d1wqtxts1xzle7.cloudfront.net/Tamar_Novick_Milk_and_honey

GOTTESMAN Rachel, NOVICK Tamar, GINAT Ido, HASSON Dan, COHEN Yonatan   [2021],  Land. Milk. Honey. Animal stories in Imagined Landscapes, Nine Lives Press, Jerusalem;Park Books, Zurich, 2021, 392p.. (Chapter Milk and Honey, p.187-219) URL: https://www.academia.edu/95464473/Land_Milk_Honey_Animal_Stories