La démission de Mohammad Javad Zarif: Y-a-t-il vraiment une bicéphalie de la politique étrangère de l’Iran?

Mohammad Javad Zarif, démissionnaire pendant 72 heures

Lundi 25 février au soir, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, annonce sur son compte Instagram qu’il quittait ses fonctions. Une courte déclaration nocturne, sur un arrière-fond spectral qui ressort typiquement de l’iconographie doloriste chiite : « Je m’excuse de ne plus être capable de continuer à mon poste et pour tous mes manquements dans l’exercice de mes fonctions. » Ajoutant : «Je suis extrêmement reconnaissant au peuple iranien et à ses dirigeants respectés pour la magnanimité dont ils ont fait preuve pendant soixante-sept mois », durée de sa fonction depuis 2013. Dans un entretien publié le mardi matin par le journal Jomhuri-e Eslami (La République islamique), il déclare que « les luttes intestines entre partis et factions » en Iran sont un « poison mortel pour la politique étrangère » du pays. Il ajoute dans la journée qu’il espère que sa démission agira comme une forme d’électrochoc permettant de rétablir le ministère des Affaires étrangères comme acteur central de la politique étrangère du pays.

Alors que les polémiques se déchaînent en Iran mardi 26, le président Rohani refuse, mercredi 27, la démission de son ministre des Affaires étrangères. Le lendemain, sur son compte Instagram, Mohammad Javad Zarif annonce son retour dans ses fonctions, et multiplie les remerciements à tous ceux qui lui ont manifesté leur soutien. Et particulièrement « à [son] cher frère Sardar Sarafar Qassem Soleimani ; à la lettre généreuse du Président de la République ; et à la pieuse dignité et la gentillesse du Guide suprême de la Révolution islamique […] » . Une déclaration accompagnée de coquelicots flamboyants avec en arrière-plan le volcan Damavand, point culminant de l’Elbourz (5610m) et riche de symbolique zoroastrienne et persane [voir notre chronique du 4 mars 2019].

Que s’est-il passé ? (1) La visite non annoncée de Bachar al-Assad à Téhéran

Le point de départ est la visite à Téhéran du président syrien lundi 25 février, visite non annoncée, et qui n’a été rendue publique par les médias iraniens que tard dans la soirée, bien après le départ de Bachar al-Assad. Celui-ci a rencontré le Guide suprême Ali Khameneï et le général Qassem Soleimani, commandant la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution ; puis le président Hassan Rohani, toujours en présence du général Qassem Soleimani. C’était la première visite du président syrien en Iran depuis 2010 (sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad), Bachar al-Assad n’ayant quitté son pays depuis 2011 que pour se rendre en Russie (Moscou, Sotchi), littéralement convoqué par le président Poutine. Ministre des Affaires étrangères, M.Javad Zarif n’a pas été prévenu du passage du président syrien, n’a pas été convié à le rencontrer (même par Hassan Rohani), et a découvert l’épisode en fin de journée. L’humiliation était évidente, expliquant l’annonce de cette démission -qui n’est pas la première de la part de Zarif, parfois qualifié de « punching-ball favori  des conservateurs » pour sa formation aux Etats-Unis, son aisance en anglais et son urbanité de diplomate 1 .

Que s’est-il passé ? (2) Haro des « durs » iraniens, et des Américains, sur Javad Zarif, négociateur de l’accord sur le nucléaire

Mohammad Javad Zarif, 59 ans, formé aux Etats-Unis, et absent d’Iran dans les années terribles de la décennie 19802, est à la tête des Affaires étrangères depuis la première élection du président Hassan Rohani en 2013. Il est mondialement connu pour avoir été l’infatiguable négociateur en chef pour l’Iran de l’accord sur le nucléaire (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA) conclu de haute lutte à Vienne le 14 juillet 2015 entre Téhéran et les grandes puissances (États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France et Allemagne). Cette signature a été un épisode majeur dans l’histoire de la République islamique, en la réintégrant pour la première fois depuis 1979 dans la « communauté internationale .» Prévoyant une levée progressive des sanctions internationales, l’accord ouvrait la perspective d’une relance économique dont Hassan Rohani a fait l’essentiel de son programme électoral en 2013 comme en 2017.

Les conservateurs iraniens ont toujours été hostiles à l’accord sur le nucléaire. Le Guide ayant autorisé ses diplomates à le négocier à partir de 2012 (à Mascate), puis décidé de le signer en 2015 (à Vienne), ils ont focalisé leurs attaques contre le président Rohani et le ministre Javad Zarif sur le peu de bénéfices économiques que l’Iran retirait de cet accord. Depuis le retrait unilatéral des États-Unis en mai 2018, et la relance par Donald Trump de sanctions drastiques contre le secteur financier et pétrolier de l’Iran en août et novembre 2018, les conservateurs peuvent désormais ouvertement accuser Rohani et Zarif d’avoir bradé le programme nucléaire national pour n’obtenir en retour que de nouvelles sanctions de Washington dont les effets sur le rial iranien (chute de plus de 50 % de sa valeur en un an) et le prix des denrées alimentaires ont été immédiats . Or Mohammad Javad Zarif cherche à maintenir coûte que coûte une relation étroite avec l’Union européenne pour sauver l’accord (dont le quatorzième rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique confirme que l’Iran le respecte toujours). Il a cherché à obtenir du E3 (France, Royaume-Uni, Allemagne) l’extension du mécanisme européen d’échanges commerciaux Instex3 . Ces dernières semaines, contre les conservateurs, il appelait les conservateurs majoritaires au sein du Conseil de discernement et de l’intérêt supérieur du régime, à ne pas faire dérailler les efforts entrepris par Téhéran pour se conformer aux critères internationaux contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme du Groupe d’action financière (GAFI) , la non-conclusion du projet risquant de faire capoter le système de troc Instex.

La démission de Javad Zarif a été immédiatement célébrée dans le camp des conservateurs comme une victoire ouvrant potentiellement la possibilité de porter un autre coup cette fois décisif au président Rohani, les procédures d’impeachment qu’ils avaient tenté de lancer en 2017 et 2018 ayant fait long feu 4. En cela, le discours des conservateurs présentait d’étranges similitudes avec celui des acteurs américains. Le secrétaire d’État Mike Pompeo a ainsi « pris note » de la démission de son homologue iranien, tout en tweetant que «Mohammad Javad Zarif et Hassan Rohani sont le même visage d’une mafia religieuse corrompue.» Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, et avec les départs successifs des réalistes, ne restent plus que les tenants d’un affaiblissement à Téhéran des réformateurs au profit les conservateurs. Le calcul étant que le retour de ceux-ci à tous les postes de responsabilité, associé aux effets dévastateurs du retour des sanctions, ne saurait que provoquer des manifestations de plus en plus importantes menant à terme à la chute du régime : un « regime change » imposé par les Etats-Unis donc. Qui a pour seul inconvénient de sous-estimer totalement le nationalisme et le patriotisme des Iraniens, qui n’ont pas totalement oublié l’inféodation du régime du shah aux Américains. On aura également relevé, sans surprise, que Benjamin Netanyahu, ennemi de la première heure de l’accord sur le nucléaire, a salué la démission de Zarif, d’un « Bon débarras ! »

Que s’est-il passé ? (3) Le camp des réformateurs ressoudé dans le soutien à Zarif et à Rohani

Les conservateurs, bruyamment triomphateurs le mardi 26 février, tout particulièrement les députés « principalistes » ou « fondamentalistes » au sein du majlis, ont sans doute trop vite vendu la peau de l’ours, en proclamant Zarif « définitivement fini , Dieu merci !». Car l’autre camp s’est regroupé pour mener la contre-offensive. Dans une lettre publiée sur le site internet du gouvernement iranien, le président Rohani a très vite réagi à la démission de son ministre, pièce maîtresse de son gouvernement : « Je pense que votre démission va à l’encontre de l’intérêt du pays et je ne l’approuve pas. Comme l’a dit [de vous] le Guide, vous êtes ‘digne de confiance, courageux et pieux’, et à la pointe de la résistance contre la pression totale exercée par les Etats-Unis.» Les députés réformistes, majoritaires au majlis, signent une lettre-pétition au président Rohani lui demandant de maintenir Zarif à son poste. La rumeur a couru qu’un grand nombre de diplomates s’apprêtaient à démissionner à leur tour si le départ du ministre était accepté par le président. D’après l’agence de presse officielle Irna, Javad Zarif a immédiatement réagi : « Je vous conseille, chers frères et sœurs du ministère des Affaires étrangères ou en poste dans des ambassades de vous atteler résolument à votre tâche consistant à défendre notre pays et à vous abstenir de [démissionner».

C’est sans doute aucun le Guide qui a tranché, en estimant qu’il y avait plus à perdre (la plongée de l’Iran dans un nouvel isolement total au plan international) qu’à gagner (l’impotence totale du président Rohani, le renvoi des réformateurs dans l’opposition pour des années) à éliminer Zarif, qui a été la cheville ouvrière d’un accord voulu par le Guide lui-même. Et Qassem Soleimani –qui a démontré plus d’une fois qu’il est un grand réaliste et bénéficie à l’évidence d’un soutien transpartisan- a obéi au Guide . Il a affirmé publiquement son soutien au diplomate Zarif, sabotant ainsi les espoirs prématurés des conservateurs isolationnistes 5. « Zarif est le principal responsable de la politique étrangère. Il a toujours eu le soutien des dirigeants du pays, et tout particulièrement du Guide suprême l’ayatollah Ali Khameneï. »

Donc paradoxalement, on peut estimer que Zarif (et Rohani) sortent plutôt renforcés de cet épisode. Zarif a repris son poste fort du soutien de la majorité des députés au majlis et des diplomates de son ministère, et d’un mandat renouvelé par le président de la République et le Guide. La lettre de remerciements de Zarif sur son compte Instagram n’oublie personne : le Guide, le président, Qassem Soleimani. A l’iranienne donc…. La partie n’est de toutes façons que remise : les prochaines échéances seront les élections législatives de 2020 et les présidentielles de 2021.

Il ne faut pas conclure à la bicéphalie de la politique étrangère de l’Iran

L’épisode du 25 janvier pourrait conforter la thèse de la bicéphalie de la politique étrangère de l’Iran. Le Guide et les Gardiens seraient les durs, tenant d’une politique de confrontation avec tout l’Occident ; le président et son ministre seraient les modérés, tenant d’une politique d’ouverture et de conciliation. Cette bicéphalie renverrait à celle que suggère le schéma institutionnel iranien, avec une tête théocratique -le Guide, coopté par les religieux et intouchable, son Bureau et ses exécutants, les Gardiens ; et une tête républicaine issue des élections, le président de la République, élu au suffrage universel direct. On sait que cette perception est erronée : le système est apparemment dual, mais il est un. Il en va de même pour la politique étrangère : il y a moins bicéphalie que partage des tâches, aussi opaque que complexe. Au Guide, à ses conseillers et à son Bureau la détermination des grands axes de la politique étrangère ; aux Gardiens, en particulier à la Force Al-Qods et à son charismatique commandant Qassem Soleimani, la politique régionale (Irak, Syrie, Liban, Israël, Golfe) ; au président de la République et aux diplomates « classiques » la diplomatie en direction du reste du monde. La démission reprise de J.Zarif a été l’occasion de rétablir au profit du ministères des Affaires étrangères une balance qui avait tendance, depuis le retrait américain de l’accord nucléaire, à pencher fortement du côté des Gardiens. Interrogé en décembre 2018 au Forum de Doha par le journaliste du Point Armin Arefi sur cette « bicéphalité » de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif avait botté en touche en répondant que « l’Iran ne se limite pas à une seule personne. L’Iran est chacun d’entre nous. Ce pays n’est pas une dictature pour qu’une seule personne parle en son nom.6» Au-delà de la prudence du diplomate chevronné, Zarif rendait bien compte du fonctionnement de la République islamique. Au final, dans une logique de realpolitik, tous ces acteurs sécrétés par la matrice de 1979, n’ont qu’une préoccupation : les intérêts de l’Iran comme Etat-nation, et ceux de la République islamique comme régime.

NOTES

1Armin Arefi, Le Point 26/2/2019: https://www.lepoint.fr/monde/iran-pourquoi-zarif-a-presente-sa-demission-26-02-2019-2296462_24.php

2Son compte Instagram veille cependant à présenter des images des années 1980 et 1990, sur lesquelles on le voit auprès de dirigeants historiques de la République islamique, dont le Guide Khameneï : https://www.instagram.com/jzarif_ir/

3 S’exprimant le 17 février dernier à la Conférence annuelle sur la sécurité de Munich, Mohammad Javad Zarif a, non sans raisons, jugé très faible la réponse européenne pour sauver l’accord, et très insuffisant le mécanisme de l’Instex, alors que les grandes entreprises occidentales ont rapidement déserté l’Iran pour ne pas s’exposer aux menaces américaines.

4 Sina Toossi, Al-Monitor, 1/3/2019: https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/03/iran-zarif-resignation-hardliners-elections-jcpoa-europe.html

5 Le groupe du Front de la stabilité de la Révolution islamique, ou Front de l’endurance, dont le leader spirituel est l’ayatollah fondamentaliste Mohammad Taghi Mesbah Yazdi, est tenant d’une forme d’isolationnisme qui n’est pas sans évoquer parfois la théorie nord-coréenne du Djoutché d’il y a quelques décennies -l’autarcie totale, le refus pessimiste de toute influence extérieure, de l’Ouest comme de l’Est.

6 Armin Arefi, Le Point19/12/2018: https://www.lepoint.fr/monde/doha-interview-exclusive-du-ministre-iranien-des-affaires-etrangeres-19-12-2018-2280689_24.php