Le 7 janvier, la fébrilité iranienne dans la nuit des représailles contre les bases américaines en Irak a provoqué une erreur majeure ; le tir de deux missiles antiaériens russes Thor-1 contre un avion de ligne ukrainien décollant de l’aéroport Imam-Khomeyni de Téhéran. Une catastrophe qui a fait 176 morts, très majoritairement Iraniens et bi-nationaux (dont beaucoup d’Irano-canadiens de Toronto), ce qui concerne donc toute la population iranienne, au sein de laquelle l’émotion est très vive -des veillées de recueillement avec fleurs et bougies se tiennent un peu partout. Mais à la tragédie humaine s’ajoute un scandale politique né d’un mensonge éhonté du pouvoir de Téhéran.

Quelques heures après la chute du Boeing iranien, des témoignages, s’appuyant sur des séquences nocturnes filmées par des téléphones et postées sur les réseaux sociaux iraniens, ont fait d’état d’explosions précédant la perte de l’avion. Et les médias occidentaux, s’appuyant sur des sources au sein des services de renseignement, ont évoqué très vite l’hypothèse d’un tir de missile contre l’avion. Or, pendant 3 jours, les autorités iraniennes vont maintenir la thèse de l’accident, et nier tout tir de missile(s) . Avant de devoir, les preuves étant désormais irréfutables, faire volte-face. Après 72 heures de dénégation et de mensonges officiels, l’aveu officiel est présenté samedi 11 janvier en direct à la télévision d’État par le général de brigade Amirali Hajizadeh, commandant de la branche aérospatiale des Gardiens de la Révolution iraniens 1 , qui déclare « [endosser] la responsabilité totale » de cette catastrophe. Mais les officiels iraniens vont maintenir avoir ignoré pendant trois jours ce qui s’était passé – ce qui est évidemment totalement invraisemblable, alors qu’on est au coeur de la capitale et entre deux aéroports internationaux, dont l’un (Mehrabad) abrite aussi une des principales bases aériennes du pays. Et de charger les responsables de la batterie anti-aérienne d’avoir tiré sans instructions de leur commandement, mais dans un contexte de tension créé par les Américains (on évoquera même des brouillages de communications du fait de l’ennemi).

Veillées de recueillement et manifestations étudiantes

L’aveu de l’erreur de tir – en réalité une faute lourde doublé d’un mensonge d’État pendant trois jours, provoque une grande indignation dans le pays, qui s’exprime dans les médias (qui avaient du relayer la parole officielle) 2 , sur les réseaux sociaux (Instagram), dans les déclarations de personnalités sportives ou culturelles (une quarantaine de réalisateurs, acteurs et comédiennes annoncent leur boycott du Festival du film de Fajr). Mais surtout, plusieurs milliers d’étudiant(e)s se sont rassemblés dans le quartier des universités, au centre de Téhéran, à la fois pour honorer les 176 victimes du Boeing ukrainien lors de veillées de recueillement (la première s’est tenue à l’Université Amir-Kabir), et pour dénoncer le mensonge officiel. Les manifestations ont continué pendant plusieurs jours dans et autour des universités, dans la capitale et dans les grandes villes du pays (Ispahan, Shiraz, Tabriz, Racht, ou encore Kerman -la ville natale de Soleimani.

Alors que, lors de la « crise de l’essence » en novembre, la mobilisation était socialement plus populaire, et dans nombre de villes petites et moyennes, la contestation autour du Boeing a mobilisé principalement la jeunesse estudiantine. Mais elle est, une nouvelle fois, clairement politique. Reprenant des slogans déjà entendus fin 2017- début 2018, puis en novembre 2019, les manifestants de janvier 2020 ciblent les principales institutions du régime islamique : le Guide suprême  (« Mort au dictateur ! ») ; le corps des Gardiens de la révolution, à qui on reproche son amateurisme et son incompétence, et son mensonge. Et ce, quelques jours à peine après l’assassinat d’un de leurs principaux dirigeants, pleuré comme martyr et héros national, et la très importante mobilisation populaire à l’occasion de ses funérailles. Les images ont fait le tour des médias de portraits du Guide et de Ghassem Soleimani arrachés dans les rues, piétinés et brûlés. Fait rare, la télévision d’État mentionnera les manifestations à l’antenne, en relevant qu’y ont été scandés des « slogans anti-régime »3.

Une séquence inédite, qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux iraniens, a aussi marqué les observateurs : devant l’université Shahid-Beheshti de Téhéran, les étudiants et manifestants refusent de piétiner les drapeaux américain et israélien peints sur la chaussée, et les contournent soigneusement 4. La scène semble s’être répétée dans plusieurs endroits. La répression policière d’un mouvement il est vrai très maîtrisé par les étudiants, sera moins brutale qu’en novembre, même si des blessures par balles ont été documentées. Et, comme en novembre, la police encadrera très étroitement les obsèques des victimes du crash du Boeing, veillant à isoler au maximum les familles, pour éviter que les veillées de deuil ne se transforment en manifestations.

Manifestations anti-américaines organisées par le régime (le 4 novembre, anniversaire de la prise de l’ambassade américaine en 1979) ; manifestations et émeutes lors de la « crise de l’essence » (mi-novembre) ; gigantesques manifestations populaires d’hommage à Ghassem Soleimani lors de ses obsèques (du 4 au 7 janvier) ; rassemblements étudiants autour du Boeing abattu (11-15 janvier) : les mobilisations sont récurrentes en Iran, et traversées par les contradictions politiques qui sont celle d’une société iranienne à la fois asphyxiée par les sanctions américaines, pour partie frappée par la répression, dynamique et divisée.

NOTES

1 Lequel a, par ailleurs montré d’indéniables compétences dans le développement du programme balistique iranien ; et à travers les frappes réussies (mais officiellement niées pour certaines) des derniers mois contre l’Arabie saoudite le 14 septembre 2019, contre les Américains le 7 janvier 2020.

2 Voir les Unes hors normes de la presse le 12 janvier :

https://questionsorientoccident.blog/2020/01/15/12-janvier-2020-les-unes-hors-normes-de-la-presse-iranienne-apres-la-revelation-des-tirs-de-missiles-contre-le-boeing-ukrainien/),

3 Deux présentatrices de la télévision d’État ont publiquement claqué la porte pour protester contre le mensonge qu’elles avaient répété pendant trois jours sur la foi des déclarations officielles.

4 https://www.youtube.com/watch?v=aNJLG8jCq1Q