1/ Une économie asphyxiée par les sanctions américaines, mais aussi par la corruption et l ‘interventionnisme régional du régime

Les manifestations de mécontentement social sont fréquentes en Iran, et leur rythme s’est accéléré. Depuis des années, les mouvements de grève sectoriels régionaux ou d’ampleur nationale sont récurrents , et concernent aussi bien les salaires que les conditions de travail, ou les difficultés de la vie quotidienne: routiers, ouvriers des sucreries, conducteurs de bus, métallurgistes, commerçants des bazars, cheminots, enseignants, etc. Comme celles qui les ont précédées en décembre 2017 (« révolte des oeufs ») et janvier 2018, les manifestations de novembre 2019 découlent très largement du violent impact des sanctions économiques imposées par Washington 1. Les exportations d’hydrocarbures sont ainsi soumises à un embargo total, or le pétrole représentait 30 à 40 % des recettes du budget de l’État. Les sanctions accentuent les déséquilibres macro-économiques ; les effets délétères de l’opacité budgétaire et d’une corruption systémique ; l’inefficacité de la restructuration de réseaux bancaires hypertrophiés ; l’arrêt brutal et la fuite des investissements étrangers, dont le retour s’était amorcé après l’accord nucléaire. Il en découle, à partir de 2018 : une violente récession ; un effondrement de la monnaie ; un inflation galopante ; l’augmentation du prix des denrées de base ; l’aggravation du chômage, en particulier des jeunes diplômés ; de nombreux salaires impayés, ou versés avec retard, y compris dans la fonction publique 2.

2/ L’augmentation brutale de l’essence à la pompe provoque des manifestations qui virent à l’émeute

L’Iran est un pays où la consommation de carburant par habitant est l’une des plus élevées au monde, avec une essence à très bas prix, car jusque-là très généreusement subventionnée, malgré les critiques du FMI, et des tentatives précédentes, mais vite retirées, de pratiquer une « vérité des prix ». Or, le 15 novembre, le Haut conseil de coordination économique (qui réunit le président de la République Rohani, le président du majlis Larijani et le chef de l’autorité judiciaire )annonce brutalement l’augmentation de 50 % du prix de l’essence: il passe de 8 à 12 centimes d’euros le litre pour les 60 premiers litres, et à 22 centimes le litre au-delà 3.Officiellement, les recettes tirées de cette augmentation doivent non pas combler le déficit budgétaire, mais abonder immédiatement le reversement annuel de 2,5 milliards de dollars à 18 ou 20 millions de foyers aux revenus modestes (soit les 3/4 des 80 millions d’Iraniens)

Cette décision inattendue provoque une immédiate flambée de manifestations dans les classes populaires dépendantes de la voiture (souvent pour pratiquer un double emploi, en particulier de taxi non déclaré). Ces manifestations, qui rassemblent au total des centaines de milliers d’Iraniens, dont une majorité de jeunes, tournent parfois à l’émeute. Elles se déroulent un peu partout dans le pays, mais en particulier dans les provinces et les villes moyennes, et à Téhéran à partir du 17 novembre : elles ont significativement commencé au soir du 15 novembre à Ahwaz, au Khouzistan (sud-ouest, près de l’Irak), une région industrielle périphérique paupérisée et particulièrement polluée, et partiellement arabophone et sunnite. Les manifestants bloquent les rues et les ronds-points, ou les autoroutes urbaines de Téhéran ; brûlent des véhicules, attaquent et incendient des bâtiments officiels (de nombreuses casernes de bassidj), des stations-service, des centaines d’agences bancaires.

Téhéran, 17 & 20 novembre

Le régime découvre que « le seuil de tolérance des Iraniens au malaise économique et social est élevé, mais pas infini» (Azadeh Kian). A la différence des régimes pétroliers arabes en 2011, Téhéran ne peut pas « acheter la paix sociale », faute désormais des ressources du pétrole (le gouvernement présentera le 8 décembre devant le majlis un projet de budget d’austérité et « de ferme résistance aux sanctions »), et du fait de l’affectation d’une parties des ressources aux programmes nucléaire et balistique, et à la politique régionale du régime.

3/ Le régime directement contesté, ainsi que son interventionnisme régional.

Les ultra-conservateurs se sont immédiatement déclarés étrangers à cette décision brutale et anti-populaire, en imputant la totale responsabilité au président(contre lequel ils multiplient les attaques depuis le retrait américain de l’accord sur le nucléaire) et à son gouvernement. Jusqu’à ce que le Guide Khameneï ne vienne publiquement soutenir la décision du président Rohani, car le régime est directement contesté par la rue.

Même s’ils diffèrent de ceux de 2009 (lors de la contestation de la réélection dès le premier tour du président Mahmoud Ahmadinejad, et de la répression du mouvement Vert), les slogans des manifestants prennent très vite une tournure politique. Comme fin 2017-début 2018, l’on entend «  A bas la dictature ! Mort à Khameneï !’, « Dehors les mollah ! ». Des portraits du Guide et même de Ghassem Soleimani sont mis à bas, piétinés ou brûlés. Et, comme lors d’épisodes précédents depuis plusieurs années, de slogans anti-interventionnistes : « Pas d’argent pour Gaza, le Hamas, la Palestine, le Hezbollah, la Syrie… mais pour l’Iran ! ». La crise de l’essence en Iran est concomitante de la révolte irakienne et des manifestations libanaises : les thèmes revendicatifs sont très comparables, et le régime de la République islamique et sa politique régionale y sont également contestés.

4/ Une répression sanglante, et à huis clos

La réponse du pouvoir est brutalement répressive, et se déroule dans l’opacité découlant de la coupure totale de l’internet pendant une dizaine de jours. Cette coupure, qui illustre en creux la peur du régime de voir la colère se propager, témoigne de la capacité du régime de désormais contrôler le net à l’échelle nationale. Les discours des dirigeants sont d’une extrême violence : les manifestants sont accusés, à l’habitude, et comme dans l’Irak et le Liban voisins (explicitement cités), d’être des émeutiers et des comploteurs à la solde des puissances étrangères (au choix : les Etats-Unis, Israël, l’Arabie saoudite, la CIA, les sionistes, etc….), des « agents des Moudjahidines hypocrites  4», des séparatistes, etc. Et le président Rohani, habituellement présenté comme « réformiste modéré », n’est pas le dernier à tenir des propos violents contre les « anarchistes  agissant conformément à un complot conduit par les forces réactionnaires de la région . »

Les manifestations sont réprimées dans le sang, en particulier au Khouzistan (dans les villes de Mahshahr [où un massacre a été documenté], d’Ahwaz et de Khorramshahr), ou au Kurdistan (Kermanshah), opérés par les forces de sécurité, snipers, police, miliciens bassidj et peut-être pasdaran . Le bilan est particulièrement lourd : environ 1 500 personnes sont tuées selon une enquête de l’agence Reuters, au moins 304 selon Amnesty International et au moins 208 selon le Haut commissariat aux droits de l’homme de l’ONU (dirigé par la Chilienne Michelle Bachelet) ; le nombre des arrestations est d’au moins 7 000 selon Amnesty et l’ONU. Les autorités iraniennes ne confirment officiellement que moins d’une dizaine de morts, presque tous des membres des forces de l’ordre tués par des « émeutiers ». Les tribunaux révolutionnaires sont renforcés pour juger et obtenir des aveux des « leaders de la conspiration. » Plusieurs analystes estiment la répression inédite dans sa violence meurtrière et sa rapidité.

Début décembre, le régime dessert un peu la vis : certains tués reçoivent le statut de « martyrs », ce qui ouvre à des aides financières à leurs familles, à conditions qu’elles affichent leur allégeance ; le Guide et le président Rohani prononcent quelques paroles apaisantes en direction de « ceux qui ont été trompés » par des agitateurs. «Le peuple a des exigences. Ces exigences sont justes, mais elles ne peuvent être réalisées que dans le cadre de la loi» déclare le Guide suprême.

Cet épisode d’une quinzaine de jours confirme cependant lautoritarisme militarisé et violemment répressif du régime. Le Guide et les Gardiens n’ont pas hésité à faire tirer sur les manifestants. Et le président Rohani s’est aligné sur ces décisions de répression. Dans un contexte régional extrêmement tendu – risques de guerre avec les Etats-Unis, violentes tensions dans l’Irak voisin – la République islamique sort particulièrement meurtrie et divisée de cette séquence de contestation du mois de novembre.

Carte des morts dans la répression de novembre 2019 élaborée par Radio Farda:

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:People-died-in-iran-2019-protesters.svg

NB: Radio Farda ( رادیو فردا ( est une station diffusant en persan vers l’Iran depuis Prague. Elle est financée, comme Radio Free Europe, Radio Liberty ou Voice of America par le gouvernement américain, à travers une structure ad hoc, le Broadcasting Board of Governors.

NOTES

1L’entrée de Wikipedia présente une toile de fond documentée : https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifestations_de_2019-2020_en_Iran

2 Selon le FMI, fin 2019, le salaire minimum mensuel équivaut à 85 euros, et le salaire moyen à 220 euros.

3Avant l’augmentation, le prix du litre à 8 centimes est le plus faible au monde, générant une contrebande intense avec l’Afghanistan, le Pakistan et la Turquie. Qui profite largement, comme à l’habitude, aux forces de sécurité chargées de contrôler les frontières – Gardes frontières, Gardiens de la révolution, etc. La surconsommation d’une essence par ailleurs mal raffinée, associée à un parc automobile ancien et mal entretenu (souvent faute de pièces de rechange, sous embargo), participe à la dramatique pollution de l’air dans le pays : cf. https://questionsorientoccident.blog/2019/12/16/la-pollution-de-lair-a-teheran-un-des-symptomes-aigus-dune-crise-environnementale-majeure-en-iran/

4 Les Moudjahidines sont une organisation d’opposants iraniens à l’étranger (longtemps installés au camp d’ Achraf, en Irak et à Auvers-sur-Oise, et actuellement au nord de Tirana, en Albanie). Longtemps classés comme terroristes en Occident, ils ont ensuite été instrumentalisée par les néo-conservateurs américains et la CIA. Disposant de quelques relais propagandistes à l’intérieur de l’Iran, mais sans capacité de mobilisation réelle, ils y sont détestés pour avoir, aux ordres de Saddam Hussein, participé dans les années 1980 à des offensives militaires contre leur propre pays, et sont l’une des bêtes noires du régime de Téhéran, qui mène contre eux des opérations en Europe.