Socotra, Golfe d’Aden, corne de l’Afrique, mer Rouge: le « collier de perles » de l’impérialisme régional des Emirats Arabes Unis depuis 2015

Au printemps 2018, dans le contexte de la guerre au Yémen, l’île yéménite de Socotra a été militairement investie par les Emirats arabes unis (EAU). C’est un épisode supplémentaire d’une politique régionale interventionniste. Les points d’appui portuaires et les bases émiraties se multiplient en mer Rouge, dans le golfe d’Aden et sur les rivages de la Corne de l’Afrique, souvent dans des « zones grises ». A l’instar du « collier de perles » de la Chine, concurrencé depuis peu par l’Inde, les EAU tracent leur propre « coollier de perles ». Une montée en puissance qui suscite inquiétudes, résistances et concurrences.

Du golfe Persique à la mer Rouge, un « collier de perles » émirati

Le prince héritier et ministre de la Défense d’Abou Dhabi, et homme fort de la fédération des EAU, Mohammed Ben Zayed Al Nahyane (MBZ), s’emploie depuis 15 ans à faire des Emirats la première puissance militaire du Conseil de coopération du Golfe (CCG) 1. Pour cela, il a procédé à des achats d’armes massifs, et dispose désormais de forces aériennes et terrestres conséquentes. Entre Arabie saoudite et Iran, Abou Dhabi, « la Sparte du Golfe », manque toutefois de profondeur stratégique, et ses routes maritimes dépendent de la libre circulation des pétroliers et des porte-conteneurs dans les détroits d’Ormuz et de Bab el Mandeb, et dans l’océan Indien. MBZ a donc développé une marine de guerre, ajoutant aux vedettes garde-côtes six corvettes lance-missiles multimissions, des péniches de débarquement et un (modeste) corps de troupes de marine. Abou Dhabi a désormais des capacités maritimes et amphibies opérationnelles. Le déploiement d’une flotte de guerre reposant sur la disposition d’escales de ravitaillement ou permanentes, la diplomatie émirienne s’est attachée à multiplier les points d’appui portuaires, du Yémen à la Corne de l’Afrique et à la mer Rouge, et loin dans l’océan Indien (Maldives, Seychelles, Comores). A l’image du « collier de perles » des points d’appui de Pékin entre la mer de Chine et l’océan Indien, les Emirats ont réalisé leur propre « collier de perles », le long de routes maritimes parmi les plus fréquentées au monde. Avec la particularité de s’implanter souvent dans des « zones grises », îles ou ports négligés depuis la fin de la guerre froide, ou Etats faillis. Depuis 2015, la guerre au Yémen a accéléré le processus, avec un succès inégal.

Echec à Djibouti, déploiement en Erythrée

La mer Rouge est une artère stratégique du commerce mondial. Outre les Etats riverains, les acteurs extérieurs y sont nombreux, en particulier dans le détroit de Bab el-Mandeb et dans le golfe d’Aden, pour sécuriser les routes maritimes, combattre la piraterie, ou assurer le blocus des côtes yéménites 2. Djibouti est le pivot stratégique de toute la zone, avec désormais sept pays disposant d’installations militaires aux statuts variables (bases, facilités, escales) : la France, les Etats-Unis, l’Italie, l’Allemagne, le Japon, la Chine et l’Arabie saoudite. On y ajoutera l’Union européenne avec la mission Atalante de lutte contre la piraterie, et une zone franche turque. Les Emirats s’implantent à Djibouti en 2006 : leur bras armé, Dubai Ports World (DPW), troisième exploitant portuaire mondial, construit à Doraleh un terminal pétrolier et un port à conteneurs, portes d’entrée vers l’Ethiopie voisine. Les Emiratis ont aussi un projet de pont ­entre Djibouti et le Yémen. Mais ils se heurtent à Doraleh à une féroce concurrence de la Chine. Puis, quand commence la guerre au Yémen, les exigences financières du président djiboutien Omar Guelleh pour autoriser Riyad et Abou Dhabi à ouvrir une base d’appui à leurs opérations au Yémen, et des tensions bilatérales, entraînent, en avril 2015, la rupture des relations diplomatiques, et le départ des Emiratis est suivi de l’annulation du contrat de DPW. Dès la fin avril, après une rencontre entre le roi Salmane d’Arabie et le président érythréen Isaias Afewerki (qui avait jusque-là des liens privilégiés avec le Qatar et avec l’Iran), les Emiratis se redéploient à Assab, en Erythrée. Proche de Bab el-Mandeb, autrefois utilisé par les Soviétiques, Assab est un petit port léthargique, car totalement excentré à l’extrémité sud de l’Erythrée. En avril 2015, les Emirats y commencent la construction d’une base militaire. Un bail confidentiel de quarante ans leur aurait été consenti, prévoyant la modernisation du port d’Assab par DPW, celle de l’aéroport international d’Asmara, et une aide financière et pétrolière au gouvernement érythréen. Des clauses secrètes concerneraient une aide militaire conséquente à Asmara, en violation d’un embargo sur les armes imposé par l’ONU depuis 2009. Des images satellitaires confirment qu’ont été menés, au nord d’Assab, d’importants travaux d’infrastructures  militaires: extension de l’aéroport, creusement d’un nouveau port avec jetée, construction de bâtiments pour héberger troupes et matériels lourds. Assab est devenu une véritable base inter-armes, utilisée pour le blocus maritime et les opérations aériennes et terrestres au Yémen, en particulier lors de la bataille d’Hodeidah en 2018 3. Les Emiratis commencent aussi en 2016, avant d’y renoncer, des travaux de réhabilitation d’une piste aérienne sur l’île yéménite de Perim, dans le détroit de Bab el-Mandeb, autrefois utilisée par l’URSS 4. Ils se positionnent également dans les ports yéménites d’Aden, de Zinjibar et de Mukalla.

Dans les « zones grises » de la Corne de l’Afrique 

Ils faut attribuer principalement aux déboires à Djibouti, et aux besoins logistiques de la guerre au Yémen, l’installation de forces émiraties sur les rivages septentrionaux de la Corne de l’Afrique: à Berbera, au Somaliland (capitale Hargueisa), qui a proclamé son indépendance en 1991 ; et à Bosaso, au Puntland (ou Pount, capitale Garoowe), qui a proclamé son autonomie en 19985. Soit deux « zones grises » d’un État somalien failli depuis trois décennies. Au Somaliland, bien que manquant d’équipements de manutention, Berbara est l’un des rares ports en eau profonde de la Corne, débouché possible pour une Éthiopie enclavée. En mai 2016, Dubai Ports World signe avec Hargueisa un contrat de 30 ans pour le développement et la gestion du port de Berbera, pour lequel le groupe français Bolloré était aussi candidat 6 . Ce contrat civil se double, en février 2017, de la concession aux Emiratis d’une base aéronavale. De leur côté, les autorités du Puntland ont signé dès 2008 un accord avec les Dubaïotes pour la concession du port de Bosaso, dont les activités principales sont alors, comme à Berbera, l’exportation de bétail sur pied vers le golfe Persique, et de qat vers le Yémen. A Berbera comme à Bosaso, les dimensions civiles et militaires des projets sont imbriquées. La compétition entre les Etats du golfe Persique et la guerre au Yémen offrent aux Etats ou zones grises de la Corne de l’Afrique de substantielles opportunités financières, et des espoirs politiques : Abou Dhabi aurait fait miroiter au président du Somaliland, Muse Bihi Abdi, une reconnaissance internationale de son indépendance.

Des implantations émiraties qui provoquent inquiétudes et tensions

Les ambitions des EAU, et leurs implantations militaires provisoires ou pérennes, suscitent dans la région des inquiétudes discrètes, ou des protestations publiques, ou des manœuvres de rétorsion .

Discrètes inquiétudes à Mascate

Fidèle à sa « diplomatie de petit Etat » en retrait au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le sultanat d’Oman n’a jamais formulé de critique publique des ambitions de son puissant voisin du nord 7. Mais la présence accrue des Emiratis dans le golfe d’Aden accentue la crainte d’un encerclement à la fois économique et militaire. D’autant que les EAU se sont irrités des projets économiques conjoints actés en 2014 par Mascate et Téhéran, et du développement du port de Duqm, sur la mer d’Oman, qui pourrait concurrencer la zone franche de Djebel Ali à Abou Dhabi. Or le sultanat est fragilisé, quoi qu’il en dise, par les incertitudes sur la succession du sultan Qabous, au pouvoir depuis 1970, et que l’on sait malade. Il se murmure que les EAU pourraient alors être tentés d’asseoir leur contrôle sur la péninsule omanaise de Ras Musandam, dans le détroit d’Ormuz. Les Omanais, préoccupés par le séparatisme sud-yéménite et par l’instabilité de la province frontalière d’Al-Mahrah, n’ont pas apprécié l’ingérence militaire d’Abou Dhabi à Socotra, proche du Dhofar omanais. Du coup Mascate, adossé à ses accords de défense avec Londres et Washington, et à ses bonnes relations avec l’Iran (où l’on dénonce volontiers les ambitions émiraties…), a aussi conclu des protocoles de défense et d’accès portuaire avec l’Inde, et cherche à attirer les Chinois dans ses ports de Duqm et de Sohar.

Fortes tensions à Mogadiscio

Le Yémen et Djibouti ne sont pas les seuls Etats à avoir des relations tendues avec Abou Dhabi. En Somalie, depuis 2011, le Gouvernement fédéral de transition (TFG) du président Mohamed Abdullahi Mohamed a réussi à repousser les islamistes shebab hors de Mogadiscio, et à restaurer un minimum d’autorité étatique, aidé en cela principalement par le Qatar, les EAU et la Turquie. Jusqu’à l’affaire de Berbera. Même si ceux-ci pouvaient apparaître comme un soutien au séparatisme du Somaliland, Mogadiscio pouvait s’accommoder des projets émiratis de mai 2016 de développement du port de commerce de Berbera. Mais peu à peu révélés, les épisodes suivants ont provoqué la colère des nationalistes somaliens : détestée à Mogadiscio, l’Ethiopie risquait de devenir gestionnaire du port; et surtout, l’installation d’une base militaire émiratie, révélée début 2017, bafouait frontalement la souveraineté de la Somalie. En mars 2018, Mogadiscio a donc porté plainte auprès de la Ligue arabe et de l’ONU contre ces accords de 2016 et 2017 « conclus sans passer par l’autorité légale de la République de Somalie et en violation du droit international. » En avril, Mogadiscio dénonce une convention de formation de l’armée somalienne par Abou Dhabi, les formateurs émiratis sont expulsés, des armes et 10 millions de dollars confisqués. Ces tensions surgissent en pleine « crise du Qatar », quand Doha est mis au ban du Conseil de coopération du Golfe par l’Arabie saoudite, les EAU, Bahreïn, plus l’Egypte. Officiellement, Mogadiscio affiche sa neutralité, alors que le Somaliland et le Puntland se joignent au boycott du Qatar. En réalité, Doha et Ankara agissent de concert en Somalie. Le Qatar soutient financièrement et politiquement le président M.A.Mohamed. Le président Erdoğan a multiplié à Mogadiscio déplacements officiels, aide humanitaire, investissements économiques et assistance militaire. La Turquie y a ouvert en septembre 2017 sa plus grande base militaire à l’étranger, et a repris le programme militaire émirati.

Ankara et Doha associés contre Abu Dhabi

On retrouve le Qatar et la Turquie associés ailleurs, en concurrence avec Abou Dhabi. Dans les années 2000, à l’instar d’Oman, le Qatar s’était proposé comme médiateur dans le conflit du Darfour au Soudan, et lors d’un litige frontalier entre l’Erythrée et Djibouti. Mais quand les EAU quittent Djibouti pour Assab, Asmara lâche Doha pour soutenir Riyad et Abou Dhabi. Au Soudan, le président Omar el-Bechir est partie à la coalition saoudo-émiratie au Yémen, et lui fournit des troupes au sol. Mais, s’il s’est éloigné de Téhéran, il mise encore sur Ankara et Doha. En décembre 2017, R.T. Erdoğan effectue la première visite d’un président turc à Khartoum. Il y signe une série d’accords prévoyant des investissements dans tous les domaines d’une économie soudanaise affaiblie par deux décennies d’embargos et de guerres internes . Et surtout, le Soudan concède à Ankara pour 99 ans l’île de Suakin, sur la mer Rouge, en échange de sa mise en valeur touristique, économique, mais aussi militaire. Comme les Emirats, la Turquie associe donc dans ses contrats investissements économiques et facilités militaires futures. Le Qatar, déjà immense propriétaire de terres agricoles au Soudan, promet en mars 2018 d’injecter 4 milliards de dollars supplémentaires à Suakin. Ces engagements turcs et qataris sont perçus à Abou Dhabi, Riyad et Le Caire comme autant de gestes de défi, à la fois dans la crise du Qatar, et dans le soutien d’Ankara et de Doha aux Frères musulmans, pourchassés en Egypte et dans les Emirats. Mécontente de l‘accord turco-soudanais sur Suakin, l’Egypte du maréchal Sissi renforce alors sa présence militaire à Sawa, au nord de l’Erythrée. Et les EAU obtiennent de Khartoum des facilités portuaires supplémentaires à Port-Soudan…

La grande rivalité Arabie-Iran ne doit pas masquer la volonté d’autres acteurs régionaux de se positionner sur d’autres enjeux. Ainsi, la politique d’influence des Emirats arabes unis ne passe-t-elle plus seulement par le commerce international et le soft power culturel des musées et des universités: le hard power fait aussi bel et bien partie de la panoplie émiratie. Dans une stratégie à long terme accélérée par la guerre au Yémen, Abou Dhabi travaille à se construire comme puissance maritime commerciale et militaire. Mais dans des espaces maritimes sillonnés par de multiples flottes d’Etats riverains ou de puissances extérieures, la concurrence est rude, les critiques ne manquent pas 8 , et les retours sur investissements ne sont jamais garantis.

Article : «Socotra, Golfe d’Aden, corne de l’Afrique, mer Rouge: un « collier de perles » de l’impérialisme régional des Emirats Arabes Unis depuis 2015? », Paris, Ed.Areion, Moyen-Orient no 42, avril-juin 2019, 82p., p.80-85.

NOTES

1 Ph.GUNET, St.LACROIX, «Les Émirats arabes unis, un acteur méconnu », Orient XXI, 12/2/2018 : https://orientxxi.info/magazine/les-emirats-arabes-unis-un-acteur-meconnu,2271

2 V.THEMELIN, « Jeu de go dans l’océan Indien », in : Mers et Océans, Les Grands dossiers de Diplomatie no 46, août-septembre 2018, p.58-61 ; M.LAVERGNE, « La mer Rouge peut-elle s’embraser ? », ibid., p.64-67

3 « The UAE Joins an Exclusive Club »,Stratfor, 8/12/2016:https://www.stratfor.com/analysis/uae-joins-exclusive-club

4 J.BINNIE, « UAE stops work on Bab al-Mandab island base », London, Jane’s Defence Weekly, March 28, 2018. https://www.janes.com/article/78929/uae-stops-work-on-bab-al-mandab-island-base

5 R.MARCHAL, « Le Somaliland : trajectoire singulière d’une région somalie dans la guerre civile », Diplomatie no 94, sept.-oct. 2018, p.28-32.

6 V.DEFAIT, « Somaliland : Berbera, un port au bout de l’attente », Le Monde Afrique, 22/12/2015https://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/12/22/somaliland-berbera-un-port-au-bout-de-l-attente

7 JP.BURDY, Oman, « Une diplomatie de petit Etat», Diplomatie no 74, mai-juin 2015, p.13-19 ;C.LONS, Oman: Neutrality Under Pressure », Orient XXI, 29/5/2018 : https://orientxxi.info/magazine/oman-neutrality-under-pressure,2483

8 Cf. « Inside Story: What does the UAE want with a Yemeni island? » un reportage d’Al-Jazeera sur la situation à Socotra, 8/5/2018, à tonalité anti-émiratie :https://www.youtube.com/watch?v=WxqgmpE8e-g