
La mobilisation pro-palestinienne à Sciences Po Paris, dans d’autres IEP (Menton, Lyon, Strasbourg) et dans certains autres sites universitaires français, à l’image de la mobilisation d’une fraction des étudiants de grands campus américains, suscite nombre de critiques politiques et médiatiques. Certaines sont d’une mauvaise foi politiquement intéressée: elles visent à disqualifier tout soutien au peuple palestinien dans cette énième épreuve qu’il subit, et toute dénonciation des crimes de guerre de l’armée israélienne dans ses représailles contre le Hamas, au prix de l’écrasement de Gaza et de sa population, et d’une crise humanitaire majeure . Il faut les qualifier et les traiter comme telles.
Mais d’autres critiques renvoient à de vraies interrogations. Dans le désordre :
- La méconnaissance évidente de la longue et complexe réalité historique et politique du conflit israélo-palestinien, et du mouvement national palestinien, du nationalisme « laïque » du Fatah à l’islamisme frériste du Hamas. Cette méconnaissance interroge quand elle émane d’étudiants de Sciences Po, mais elle ne peut s’expliquer ou se justifier quand elle émane de « responsables politiques » ayant parfois des décennies de militantisme derrière eux (et quand bien même ils n’auraient jamais mis les pieds en Israël et en Palestine, et a fortiori à Gaza).
- « L’ignorance », parfois revendiquée comme excuse, du sens de certains symboles: ainsi les mains rouges, dont certains ne peuvent cependant ignorer ce qu’elles représentent depuis le 12 octobre 2000, quand deux réservistes israéliens ont été lynchés à mort dans un commissariat de Ramallah.
- L’unilatéralisme « antisioniste » de campagnes d’opinion qui omettent soigneusement d’analyser ce qu’a été l’action terroriste et antisémite du Hamas le 7 octobre 2023. Par exemple, le fait que la majorité des victimes israéliennes dans les kibboutz du sud d’Israël ce jour-là ont étaient des militants de la paix et de la coopération israélo-palestiniennes, militants contre la colonisation des territoires de Cisjordanie, et intervenants réguliers à Gaza aux côtés des organisations de la société civile palestinienne; ou qu’ont été massacrés (ou pris en otages) des travailleurs agricoles immigrés thaïlandais, népalais, etc. Et on attend que les slogans du nécessaire soutien aux Palestiniens soient accompagnés de slogans tout aussi nécessaires exigeant du Hamas la libération des otages du 7 octobre…
- L’obsession de la dénonciation du colonialisme occidental qui serait incarné par l’État d’Israël, jusqu’à utiliser un slogan qui pourrait déboucher sur la disparition dudit Etat d’Israël. Le slogan « Du fleuve à la mer ! » a certes une longue histoire, remontant a minima à une déclaration de Yasser Arafat en 1969, mais dans les slogans du Hamas et de ses soutiens depuis des décennies, son sens négationniste est notoire, loin de « la solution à deux Etats » que soutient la majorité de la communauté internationale et des défenseurs des droits des Palestiniens.
- Le silence pour le moins troublant de certaine intervenante politique – pourtant parfaitement au fait de la question vu les origines familiales dont elle se réclame- sur le traitement des Palestiniens par le régime syrien pendant la guerre civile de 2011 à nos jours: qui évoque les milliers de morts palestiniens (morts sous les bombardements ou morts de faim) lors du siège du quartier palestinien de Yarmouk par le régime dictatorial de Bachar al-Assad en 2013-2024 ? . A l’évidence l’indignation pro-palestinienne est des plus sélectives chez certain(e)s…
- La naïveté apparente – doublé d’un silence pudique- sur le rôle et les projets politiques des acteurs locaux (le Hamas; ou le Hezbollah, dont la chaîne télévisée al-Mayadeen relaie la « grève de la faim » parisienne, et les déclarations de certaine militante très présente autour de Sciences Po Paris), et des acteurs internationaux (la Russie, dont personne ne devrait oublier – sauf à l’avoir approuvée à l’époque au nom de la défense de la « laïcité du régime syrien »- l’intervention en Syrie en 2015 pour sauver le dictateur Bachar al-Assad et écraser villes et villages sous les bombes – y compris les Palestiniens) au-delà des responsabilités des seuls Etats-Unis dans leur soutien à Israël…
En tous cas, les manifestants/occupants pro-palestiniens de Sciences Po Paris ont trouvé il y a quelques jours un soutien de poids. Ce soutien, c’est le guide suprême de la République, l’ayatollah Ali Khamenei, mentor du Hezbollah libanais et soutien du Hamas palestinien. Son site multilingue – y compris en français- est en libre accès. Khamenei qui se félicite d’ailleurs surtout de la dimension anti-israélienne et anti-américaine des occupations, plutôt que de citer le soutien aux Palestiniens, « une cause sacrée » instrumentalisée depuis des décennies par le régime des mollahs comme par la plupart des régimes arabes (lesquels ont, par exemple, oublier d’évoquer un seul instant le sort des « Frères palestiniens » quand en 2020, ils ont signé les accords d’Abraham avec Israël)…. Pour affiner leurs analyses et slogans, certains manifestants pourraient donc peut-être utilement s’interroger sur ce soutien du guide islamique (on leur reconnaîtra de ne pas l’avoir sollicité…). Sauf, évidemment, à adhérer aux principes idéologiques de fonctionnement de la République islamique d’Iran, sur le podium mondial des pays appliquant au quotidien la peine de mort à des militants et militantes des droits humains et des droits des femmes (853 exécutions en 2023; 74 personnes pendues entre le 22 avril et le 4 mai 2024). Jusqu’à condamner à mort il y a quelques jours un rappeur très populaire, Toomaj Salehi. Pour avoir soutenu dans ses chansons le mouvement Femme-Vie-Liberté.
PS : Certains enseignants et chercheurs de Sciences Po Paris essaient courageusement de rétablir les conditions d’un nécessaire dialogue argumenté sur le conflit israélo-palestinien: Bertrand Badie dans Le Monde du 4 mai (https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/05/04/mobilisation-propalestinienne-a-sciences-po-tout-cela-peut-prendre-feu-s-il-n-y-a-aucune-attitude-de-dialogue-selon-le-politiste-bertrand-badie_6231444_3224.html ); Fariba Adelkhah également dans Le Monde du 4 mai (https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/05/04/fariba-adelkhah-chercheuse-a-sciences-po-et-ancienne-prisonniere-en-iran-votre-combat-est-le-mien-le-notre_6231579_3232.html ).
Sources :
– https://french.khamenei.ir/news/14232
– https://english.khamenei.ir/news/10750/Gaza-univ-students-protests-Palestine-s-freedom