Les immenses dégâts humains et matériels provoqués au Yémen depuis le printemps 2015 essentiellement par les bombardements aériens saoudiens, mais aussi par les opérations terrestres menées par les émiratis, suscitent, avec un étonnant retard, une certaine émotion parmi les opinions publiques des pays occidentaux qui soutiennent la coalition menée par Riyad : Etats-Unis, Royaume-Uni, France. En France, fin 2018-début 2019, quelques responsables politiques ou parlementaires s’emploient, de manière alambiquée et passablement gênée, à nier « l’utilisation d’armes françaises » dans cette guerre occultée. Alors que « les faits sont têtus » (Lénine), avant de ressortir éventuellement de la catégorie de la morale publique. On n’entrera pas ici dans un exposé type Sciences Po détaillant le long et complexe processus qui, des ministères concernés à différents conseils interministériels ad hoc , et du secrétariat général de la défense nationale au conseil des ministres, amène à la délivrance des autorisations de ventes d’armes à des Etats étrangers. Ces délivrances se font (en général) à des Etats non engagés dans des conflits ouverts au moment de la vente. Mais, bien évidemment, ces armes peuvent, postérieurement, être engagées dans des conflits ultérieurs. C’est le cas au Yémen. Retour sur un exemple ponctuel, qui remonte à 2015-2016.

La base émiratie d’Assab, en Erythrée, depuis 2015

L’opération militaire Tempête décisive à commandement saoudien contre les rebelles zaïdites houthis pro-iraniens a été déclenchée le 25 mars 2015, à l’initiative du « jeune-moderne-et-réformateur » prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (alias MBS). Sur le terrain, les Saoudiens interviennent presque exclusivement par des bombardements aériens, pour l’essentiel au nord et à l’est du pays. Les Emiratis interviennent au sud et à l’ouest, principalement avec leur marine, qui participe au blocus des côtes yéménites et mène des opérations amphibies ; et des troupes au sol pour partie émiraties (et lourdement armées: chars Leclerc, véhicules de combat BPM3), pour partie composées de contingents de fantassins yéménites et soudanais.

Pour déployer sa marine et ses troupes terrestres, les Emirats arabes unis – en l’occurrence le prince héritier et ministre de la Défense d’Abou Dhabi, et homme fort de la fédération, Mohammed Ben Zayed Al Nahyane (alias MBZ, le mentor de MBS), a cherché des points d’appui et des escales : dans l’île yéménite de Socotra ; sur l’île de Perim, en plein détroit de Bab el-Mandeb ; dans les ports de Berbera, au Somaliland  et de Bosaso au Puntland (deux « zones grises » issues de l’éclatement de la Somalie, Etat failli depuis la décennie 1990). Un projet de base saoudo-émirati a échoué à Djibouti, qui abrite déjà de nombreuses bases étrangères. Au printemps 2015, à l’issue d’une rencontre entre le roi Salmane d’Arabie et le président érythréen Isaias Afewerki (qui entretenait jusque-là des relations privilégiées avec le Qatar et l’Iran), les Emiratis reportent leurs efforts sur Assab, en Erythrée: un port commodément localisé à quelques dizaines de miles nautiques des côtes yéménites, et en particulier du grand port d’Hodeidah, porte d’entrée vitale pour l’ensemble du Yémen pour l’aide humanitaire comme pour l’approvisionnement énergétique ou les livraisons plus discrètes d’armements. Un bail de quarante ans (démenti par Asmara) aurait alors été consenti à Abou Dhabi sur la base d’un accord confidentiel prévoyant la modernisation du port d’Assab par Dubai Ports World (troisième exploitant portuaire mondial), celle de l’aéroport international d’Asmara, mais aussi une aide financière et pétrolière au gouvernement érythréen. Des clauses secrètes concerneraient le transfert de matériels et une assistance militaires, en violation de l’embargo sur les armes imposé par l’ONU depuis 2009 à ce pays.

Au nord du détroit de Bab el-Mandeb, Assab est un petit port autrefois utilisé par les Italiens, puis par les Soviétiques au temps de la Guerre froide (les Russes étaient très présents dans la région jusqu’en 1990 : Aden, Socotra, Perim, Assab, Berbera -toutes localisations actuelles des Emiratis !…), avant de tomber dans la léthargie, car totalement excentré à l’extrémité sud de l’Erythrée, dans une région partiellement peuplée de Yéménites et d’Omanais arabophones. Dans un premier temps (2015), les Emirats arabes unis utilisent, tout en les modernisant, les infrastructures existantes du port d’Assab. Dans un second temps (2016), ils entreprennent la construction d’une base militaire au nord d’Assab, en partant du petit aéroport local qui jouxte le littoral. Des images satellitaires confirment que les Emiratis y mènent d’importants travaux d’infrastructures  militaires (note 1)):

– extension des pistes de l’aéroport, modernisation des équipements de guidage radar, construction de hangars pour les avions et les drones ;

creusement d’un nouveau port avec jetée ;

– construction de bâtiments pour héberger troupes et matériels lourds;

. édification d’une vaste enceinte englobant l’aéroport et le nouveau port.

Assab est devenu une véritable base inter-armes, utilisée pour le blocus maritime, et des opérations aériennes et terrestres au Yémen tout proche. Le projet émirati à Berbera (Somaliland) tardant à prendre forme ; l’île de Socotra étant essentiellement utilisée pour y entraîner des supplétifs yéménites, Assab est pour le moment la seule installation que l’on peut véritablement qualifier de « base inter-armes émiratie » opérationnelle.

Des armes françaises utilisées par les Emiratis (et par les Saoudiens) au Yémen

L’analyse des images satellitaires (et il n’est pas besoin pour cela d’être spécialiste du renseignement militaire satellitaire) permet de constater d’une part la transformation rapide de la zone du nord d’Assab, correspondant aux travaux émiratis ; d’autre part le déploiement d’une impressionnante panoplie d’armements aériens, terrestres et maritimes. Et, sans surprise, compte tenu des achats d’armes massifs opérés par MBZ depuis 15 ans auprès de multiples fournisseurs, on y retrouve des armements français en quantité, en particulier :

– des corvettes rapides lance-missiles et multimissions Baybunah (six ont été construites à Cherbourg), fers de lance de la marine émiratie, qui lui permettent d’intervenir loin de leur base dans le golfe Persique;

– des avions Mirage 2000 (49 ont été livrés par la France);

– des chars Leclerc (434 ont été vendus aux EAU, soit plus que la dotation actuelle de l’armée française)

Ces armements, qui contribuent largement à faire des Emirats arabes unis la première puissance militaire du Conseil de coopération du Golfe (CCG), sont bien évidemment utilisés dans la guerre au Yémen. Les images satellitaires d’Assab le prouvent amplement, sans même avoir besoin de recourir aux images des combats au Yémen même.

Des armements français sont également utilisés dans cette guerre par l’armée saoudienne, même si, apparemment, ils n’ont pas été déployés sur le sol yéménite: c’est, en particulier, le cas des canons automoteurs 155 mm Caesar, dont Riyad a commandé 132 exemplaires depuis 2006, ce qui en fait de loin le plus gros acheteur étranger (cf. note de bas d’article). La portée de ces canons pouvant dépasser les 40km, ils sont utilisés pour des frappes transfrontalières sur le nord du Yémen, fief d’origine des houthis. Certains politiques seraient bien inspirés d’assumer ces réalités, ce qui permettrait ensuite, éventuellement, d’ouvrir un débat public sur la légitimité et la morale des choix d’exportation.



Source principale et note:

1/1 « The UAE Joins an Exclusive Club »,Stratfor, 8/12/2016 (analyse de photos satellite):https://www.stratfor.com/analysis/uae-joins-exclusive-club

Note de l’artilleur Bigor: Le Caesar (pour: camion équipé d’un système d’artillerie) est un canon automoteur de 155mm x 52 calibres. L’armée française en dispose actuellement d’une centaine d’exemplaires. Les Caesar sont destinés à remplacer progressivement le canon tracté 155 TRF1 (déployé, en particulier, par le 11e RAMA) et le canon autotracté AMX 30 -AuF1 (déployé, entre autres, par le 1er RAMA, jusqu’à sa dissolution en 2015), qui succédait lui-même à l’antique AMX 13-155 AmF3 (155 mm modèle F3 automouvant, dont la conception remontait au début des années 1950, et qui a constitué pendant un demi siècle la dotation habituelle des régiments d’artillerie français).

Un Caesar saoudien