Août 2011: l’émir al-Thani du Qatar en visite à Téhéran

« L’arc chiite » est de retour en première page des gazettes, par l’affirmation d’un « bloc sunnite » supposé consolidé à l’occasion de la condamnation de la Syrie par une Ligue arabe habituellement plus timorée. Cette rupture (en réalité la suspension de la Syrie des travaux de la Ligue, accompagnée de sanctions économiques et contre certaines personnalités syriennes) a légitimement surpris. Qu’une organisation régionale des plus timorées mette en demeure la Syrie, forte de son rôle dans l’histoire de la « nation arabe » depuis les années 1920, et de son statut de grand Etat arabe de « la ligne de front face à Israël » n’est effectivement pas banal. D’autant que la procédure de suspension d’un Etat membre est exceptionnelle dans l’histoire de la Ligue depuis 1945: elle n’a guère concernée que l’Égypte (puissance fondatrice abritant le siège de la Ligue)  après le traité de paix avec Israël; l’Irak aprés  l’invasion du Koweït; et la Libye du colonel Kadhafi sanctionné pour ses provocations à l’endroit des « Etats-frères ».

Certes le contexte est particulier. La Ligue a bien du prendre en compte la force du mouvement des peuples, la crise de plusieurs régimes, et la chute de dirigeants historiques qu’elle a entraîné. Qu’elle ait répondu au printemps 2011 à la sollicitation pressante de certains Etats occidentaux (et tout particulièrement la France) et de quelques Etats arabes (le Qatar et l’Arabie pour l’essentiel, nous y reviendrons), pour condamner Kadhafi et soutenir son renversement ne portait guère à conséquence. Il en va tout autrement, à l’automne, de la Syrie, dont le régime et le poids régional sont d’une toute autre importance que ceux de Tripoli.

L’une des grilles d’analyse privilégiée ces derniers jours est que l’on se trouverait désormais dans une confrontation entre un bloc sunnite, dont l’Arabie saoudite serait le chef de file (un « axe Riyad-Le Caire-Ankara » lit-on parfois), et « l’arc chiite » piloté par l’Iran (« l’axe Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth »), et dont la Syrie serait actuellement le maillon faible, mais inquiétant par sa capacité de nuisance régionale. Cette analyse du « bloc sunnite » contre « l’axe chiite » s’appuie sur les votes concernant la Syrie: d’un côté des Etats effectivement « sunnites » condamnant Damas, de l’autre des abstentionnistes manifestant ainsi plus ou moins clairement leur soutien à Damas: l’Irak et le Liban. Deux Etats non membres étant en outre actifs autour des débats: la Turquie, omniprésente à la tribune de la Ligue à travers son infatigable ministre des Affaires étrangères, M.Ahmet Davutoğlu; et l’Iran, multipliant depuis Téhéran les communiqués (et les engagements sur le terrain) de soutien à Damas.

1/ Retour sur la thèse de « l’arc chiite » ou
« croissant chiite »

Le thème d’un « croissant chiite » radical et menaçant, qui s’étendrait de la Méditerranée à l’Asie centrale, est apparu en décembre 2004 dans un entretien du roi Abdallah de Jordanie accordé au Washington Post, peu de temps donc après la chute de Saddam Hussein en Irak. Relayée par le président égyptien Moubarak, et par le discours anti-iranien des Etats-Unis de George W.Bush, la menace aurait été illustrée par la guerre entre le Hezbollah libanais et Israël pendant l’été 2006. Elle traduirait un risque géopolitique d’hégémonisme de l’Iran chiite sur le monde sunnite et sur les équilibres du Moyen-Orient. Pourtant, la réalité de ce « croissant chiite » mérite d’être interrogée, et à tout le moins nuancée.

Il est vrai que le renversement de Saddam Hussein en 2003 a, pour la première fois dans l’histoire irakienne, permis à la majorité chiite d’accéder en 2005 au pouvoir, et à l’Iran d’y exercer une évidente influence. Mais on peut rappeler que c’est l’intervention américaine qui a, paradoxalement, permis cette arrivée au pouvoir des chiites irakiens. Il est vrai également qu’un « réveil chiite » est perceptible depuis deux décennies du Golfe (au Koweit, au Bahreïn, en Arabie Saoudite) au Liban (à travers le Hezbollah), là où les communautés chiites minoritaires se sont senties encouragées par la révolution islamique, et ont redressé la tête face à des pouvoirs majoritairement sunnites et souvent oppresseurs.

La République islamique est-elle pour autant devenue l’organisatrice d’un « croissant » qui lui permettrait enfin d’exercer une influence décisive au Moyen-Orient, à travers un soft power religieux, un hard power paramilitaire et financier, et un covert power à travers sa force al-Qods, bras armé des Pasdarans hors des frontières ? L’hypothèse est contestée. Si l’appartenance au chiisme crée des liens à la fois religieux et sociétaux, -voire politiques face aux pouvoirs sunnites-, elle n’entraîne pas nécessairement la volonté (ou la capacité) de créer un « Chiistan » dominé par Téhéran. Le chiisme est hétérogène : au plan doctrinal (le nombre d’imams vénérés va de cinq à douze ; acceptation ou refus de l’implication des religieux dans le politique, et en particulier de la théorie khomeyniste du velayat-e faqih, etc.) ; et au plan national (dimension nationale, sinon nationaliste, des chiismes duodécimains contemporains en Iran, en Azerbaïdjan, en Irak, au Liban; et des courants hétérodoxes qui y sont -parfois abusivement- rattachés: alaouites syriens, alévis turcs, ismaélisme indo-pakistanais…). En fonction de ses intérêts de puissance, l’Iran peut ainsi être amené à privilégier les relations avec un voisin chrétien (l’Arménie) de préférence à un voisin chiite avec lequel les relations sont marquées par la suspicion (l’Azerbaïdjan) ; ou avec des mouvements sunnites comme le Hamas en Palestine, considérant que c’est là l’élément stratégique qui l’emporte sur le facteur religieux, à savoir la possibilité de peser dans le conflit israélo-palestinien.

La realpolitik iranienne a toujours cherché à éviter de s’enfermer dans un « ghetto chiite » réunissant ses clients chiites, à qui elle offre des soutiens multiformes, et ses rares alliés stratégiques dans la région. Elle consiste donc plus à jouer la carte d’un islam de « résistance à Israël » et de « solidarité avec les Palestiniens », à travers un soutien multiforme au Hezbollah libanais ou au Hamas palestinien: Téhéran prenant ainsi la tête d’un « Front du refus » qui peut s’appuyer sur une opinion publique arabo-musulmane majoritairement sunnite, mais exaspérée par la politique américaine au Moyen-Orient, et en particulier par les liens plus qu’étroits entre Washington et Israël. La crainte exprimée de certains régimes sunnites (Jordanie, Egypte, Arabie) face au « croissant chiite » se justifierait dès lors principalement par leurs liens avec les Etats-Unis, et par leur inquiétude face à la popularité potentielle plus que réelle de la politique iranienne auprès de leurs opinions publiques.

Les alaouites syriens sont-ils des « chiites de plein exercice »?

Le régime baasiste syrien, au motif qu’il est largement contrôlé, voire accaparé, par la minorité alaouite (qui « tient », en particulier, tous les organismes de force: ministères régaliens, services de renseignement, Forces spéciales, Garde républicaine, états-majors, etc.), est souvent qualifié de « chiite ». L’affirmation est des plus discutables, et les spécialistes de la région ne tombe jamais dans ce piège confessionnel. Que l’alaouisme ait des des liens du côté du chiisme est une réalité: mais l’alaouisme est historiquement et spirituellement considéré par nombre de chiites comme une secte dissidente, qui n’a guère à voir avec la communauté duodécimaine partagée entre l’Iran, l’Irak et le Liban. Il importe donc de relativiser cette affinité dite « structurante » entre alaouisme syrien et chiisme duodécimain classique. Que le régime cherche systématiquement à « confessionnaliser » la crise politique interne est une réalité: il s’agit de fédérer les nombreuses minorités ethno-confessionnelles (et tout spécialement les alaouites et les chrétiens) autour d’une menace sunnite postulée, qui serait incarnée par des Frères musulmans « manipulés de et par l’étranger« . Que l’argument confessionnel chiite soit opératoire est une autre affaire.

2/ Les soutiens régionaux à la Syrie: des déterminants principalement politiques et stratégiques

Les éléments d’explication des prises de position de soutien au régime de Bachar el-Assad sont multiples. Certes, le facteur chiite peut être l’un des éléments historiques et sociétaux d’arrière-plan. Mais il nous semble que ce sont principalement des facteurs stratégiques et politiques qui sont en jeu.

La République islamique d’Iran

Pour la République islamique d’Iran, la Syrie d’el-Assad est évidemment, et depuis décembre 1979, la principale porte d’entrée dans le monde arabe. C’est grâce à la Syrie que l’Iran a bénéficié d’une possibilité d’ouverture au revers de l’Irak pendant la guerre initiée par Saddam Hussein en 1980, et entretenue par l’Imam Khomeyni jusqu’en 1988. C’est par la Syrie que Téhéran peut, depuis trois décennies, peser sur le conflit israélo-palestien, entretenir des relations privilégiées avec le Hezbollah libanais, et avec le Hamas palestinien (dont le leader Khaled Mechal a longtemps été installé à Damas, avant, semble-t-il, de partir depuis peu pour Le Caire). Le traité de défense commune signé entre les deux pays en mai 2008 avait entériné cette relation stratégique.

Le facteur chiite n’est cependant pas premier dans la politique régionale de la République islamique, même s’il est un des éléments du soft power iranien. En 2011, on peut le mesurer clairement au Bahreïn, où Téhéran est resté politiquement en retrait de la contestation politique dans l’archipel, se contentant de soutenir par ses médias l’opposition au régime sunnite bahreïni (ce que relève la Commission internationale d’enquête BICI, dans le « rapport Bassiouni » rendu public à Manama le 23 novembre dernier 1). Et on n’oubliera pas non plus qu’il n’y a peut-être pas unanimité au sommet du pouvoir iranien sur le soutien absolu à Bachar al-Assad. Des luttes opaques opposent depuis des mois le président de la République Ahmadinejad (et ses soutiens au gouvernement et chez les Gardiens de la révolution) au Guide suprême Ali Khamenei (et à son appareil clérico-politique). Ce dernier est sans doute tenant d’un soutien indéfectible à Damas (y compris par l’envoi d’éléments de la force al-Qods des Pasdarans). Alors que, paradoxalement pour le principal acteur de la répression de 2009 dans son propre pays, M.Ahmadinejad ne serait pas le seul à s’interroger sur la possibilité du président Assad de tenir très longtemps face à l’extension d’une révolte populaire qui risque de balayer le régime de Damas et ses alliances iraniennes. On ajoutera que les sanctions internationales et occidentales pèsent peut-être sur les capacités financières iraniennes à compenser les pertes économiques croissantes que subit la Syrie depuis le début des évènements, et qui vont sans doute s’aggraver fortement avec le train de sanctions qu’a décidé la Ligue arabe les 26 et 27 novembre.

L’Irak sans les Américains

Une thèse approximative: la main-mise de l’Iran sur l’Irak

Pour l’Irak, l’abstention ou le refus lors du vote des résolutions puis des sanctions contre Damas ont été analysés comme confortant la thèse de « l’arc chiite ». La réalité est sans doute plus compliquée. On sait que Téhéran a fait pression sur Bagdad, ces derniers mois, pour que le gouvernement de Nouri al-Maliki affirme plus visiblement son soutien à Damas. Mais, on l’oublie parfois, ce gouvernement Maliki est une coalition (précaire et divisée) du bloc chiite (subdivisé entre malikistes et radicaux partisans de Moqtada el-Sadr), du groupe Irakiya d’obédience sunnite, et des Kurdes): il n’est pas sûr qu’il y ait unanimité dans le soutien au régime de Damas, non plus que dans son rejet éventuel. D’autre part, Bagdad est actuellement en train d’essayer de reconstruire une « identité nationale » qui avait implosé en 2003. Or, cette reconstruction, qui suppose une réintégration de la communauté sunnite largement (mais pas unanimement) restée nostalgique du régime de Saddam Hussein, et travaillée par le djihadisme « d’al-Qaeda d’entre-les deux-fleuves », ne passe pas par un alignement inconditionnel sur Téhéran, tout au contraire.  Les tensions actuelles (décembre 2011) entre le premier ministre et une partie des dirigeants d’Irakiya attestent des divisions de l’Irak post-américain.

On peut donc estimer que les prises de position de l’Irak sont, autant que possible, déterminées par ses intérêts nationaux, beaucoup plus que par un hypothétique « arc chiite » piloté depuis Téhéran. A quelques semaines du retrait des troupes américaines, l’Irak a tout à redouter d’une guerre civile à ses portes. Bagdad paraît avoir plusieurs fers au feu: arrêtant plusieurs centaines de baasistes début novembre, accusés de comploter contre le gouvernement; et s’opposant au Caire aux sanctions contre le régime baasiste syrien. Car le système irakien post-baasiste est un édifice fragile, travaillé et affaibli par les clientélismes communautaires, et un partage des pouvoirs qui n’est pas encore stabilisé. Le départ des derniers soldats américains à la mi-décembre 2011 ne contribue pas à cette stabilisation, quand bien même il reste encore quelques centaines de « conseillers militaires » (pour l’entraînement de la nouvelle armée irakienne, et l’utilisation des quelques 700 millions de dollars de matériels que les Etats-Unis ont laissés derrière eux), des dizaines de milliers de mercenaires « civils » (employés par des SMP, sociétés militaires privées), et une ambassade américaine à Bagdad qui emploierait… 16000 personnes.

Les anciens opposants à Saddam Hussein, désormais au pouvoir à Bagdad, n’ont pas oublié les longues années d’exil qu’ils ont souvent passées à Damas (15 ans pour Nouri al-Maliki). Ils savent aussi qu’une situation de chaos en Syrie aurait nécessairement des conséquences sur l’importante communauté irakienne installée en Syrie, et pourrait déstabiliser politiquement la partie occidentale de l’Irak, le long des 650 km d’une frontière extrêmement poreuse. Mi-novembre, le gouvernement al-Maliki a donc réaffirmé au Parlement son soutien envers le peuple syrien « dans son désir de liberté, de justice, de démocratie et dans sa volonté de mettre fin au parti unique dont les Irakiens ont eux-mêmes longtemps souffert», tout en s’opposant à toute intervention étrangère en Syrie. Moyennant quoi, quand des sunnites irakiens manifestent pour leurs coreligionnaires syriens, des chiites irakiens manifestent leur soutien à leurs « frères chiites du Bahreïn ».

Si l’on ajoute à cela que l’Irak est certes un partenaire économique non négligeable de la Syrie -mais que celle-ci est de moins en moins solvable;  et que les fractions irakiennes sont liées de manière opaque aux fractions qui se déchirent au sommet du régime iranien depuis des mois, on admettra qu’il faut sans doute relativiser l’efficacité du soutien irakien à Damas.

Un Liban dans une prudence contrainte

Pour le Liban enfin, point n’est besoin de grands discours. Même si les troupes syriennes ont été obligées de quitter le pays en 2005, contrecoup de l’attentat contre Rafic Hariri et du mouvement populaire de masse du 14 février 2005, l’influence de Damas reste évidemment très forte au Pays du Cèdre. Appuyé sur une communauté chiite nombreuse qu’il a efficacement structurée, avec une politique sociale et de formation bénéficiant de gros investissements, le Hezbollah est devenu une force politique nationale importante, avec des cadres des élus et des ministres. On sait que le gouvernement libanais du premier ministre sunnite Najib Mikati est sous influence du Hezbollah, et que celui-ci défend le régime du président Assad. Mais il s’écrit que certaines tensions se seraient exprimées au sein du Hezbollah sur cette question du soutien au régime syrien face à un mouvement d’opposition dont le caractère populaire n’est pas niable 2.. Car le Hezbollah a son propre agenda politique, qui peut être affaibli par les errements répressifs du régime de Damas.

Enfin les très fortes tensions qui déchirent la Syrie depuis plus de huit mois ont des conséquences directes au Liban même, et pas seulement des zones frontalières poreuses depuis toujours. La position d’abstention de Beyrouth vis-à-vis des condamnations de la Syrie est donc tout, sauf surprenante. Et, compte tenu des traditions locales de contrebande à travers la frontière libano-syrienne, on peut penser que les sanctions économiques régionales et internationales contre la Syrie s’en trouveront pour partie affaiblies. De même que les banques libanaises permettront de contourner les embargos bancaires. Au total, ce sont bien plus des considérations politiques et stratégiques régionales à la fois structurelles (des dernières décennies) et conjoncturelles (des révolutions arabes) qui fondent les alliances ou accords plus ou moins formalisés et plus ou moins contraints entre Etats (Iran-Syrie, Syrie-Liban) et entre Etats et forces politiques (Iran-Syrie-Hezbollah-Hamas).


NOTES

1 Voir le chapitre consacré à l’Iran dans le volumineux rapport de la Bahrain Independant Commission of Inquiry, rendu public le 23 novembre 2011: http://files.bici.org.bh/BICIreportEN.pdf

2 Voir par exemple l’analyse de ces tensions par Jean-Pierre Perrin dans Libération du 19 novembre 2011.

3 Il faut , là encore, nuancer: si le Bahreïn et Abou Dhabi se méfie tout particulièrement de Téhéran, les positions sont moins déclarées au Koweït et au Qatar, et Dubaï et Oman ont des relations plutôt amicales (et commercialement intéressées) avec leur puissant voisin.