Billet: La ministre des Armées Florence Parly à Manama et Abou Dhabi : quelle autonomie de la France par rapport aux oukazes de Washington  ?

Les récentes déclarations et annonces de la ministre française des armées, Florence Parly, dans et sur le golfe Persique, ne devraient pas améliorer l’humeur des responsables iraniens. La ministre a d’abord participé le 23 novembre au Manama Dialogue, une conférence militaro-sécuritaire organisée chaque année à Bahreïn par l’International Institute for Strategic Studies (IISS), un think tank britannique qui est localement sponsorisé par le gouvernement bahreïni 1. Et qui confirme, année après année, être largement une tribune anti-iranienne pour les officiels des pétromonarchies, des think tanks pro-américains et pro-britanniques, et des entreprises de sécurité et de public relations occidentales qui cherchent à (grassement) monnayer leurs compétences auprès des représentants des gouvernements présents. A la tribune, la ministre a critiqué le désengagement américain dans la région, remontant au moins au refus du président Obama de bombarder la Syrie en août 2013, après les attaques du régime syrien à l’arme chimique contre sa population. Madame Parly met alors sur la même ligne de 2019 le retrait américain du Kurdistan syrien, et l’absence de réactions américaines contre l’Iran après les sabotages dans le détroit d’Ormuz, l’épisode du drone américain abattu (le 20 juin), et les attaques contre des sites pétroliers saoudiens (14 septembre).

Arrivée ensuite à Abou Dhabi, Madame Parly y a annoncé que le poste de commandement de la future « mission de surveillance maritime européenne dans le golfe Arabo-persique » (sic) , sera installé sur la base navale française d’Abou Dhabi, aux Emirats arabes Unis (EAU), inaugurée il y a 10 ans 2. La mission de surveillance maritime européenne devrait comprendre une dizaine de pays, européens et non européens, afin de « contribuer à rendre la navigation maritime dans le Golfe la plus sûre possible » 3. Elle se voudra a priori distincte des missions sécuritaires américano-britanniques menées par la Ve Flotte américaine et la Royal Navy britannique (toutes deux basées dans le port de Juffaïr, à Manama, Bahreïn). Car, a rappelé la ministre, « La France parle à tout le monde, et cela inclut l’Iran. » Moyennant quoi, s’il faut en croire le journaliste du Monde Benjamin Barthe 4: « Le dispositif échafaudé par Paris devrait principalement consister en une collecte de renseignements et une surveillance des navires iraniens évoluant dans le Golfe. Et, soucieuse de ne pas froisser l’allié américain, la mission européenne sera « complètement coordonnée » avec les Etats-Unis. »

Ces différents éléments illustrent plus qu’il n’est besoin :

– le tropisme pro-saoudien (et pro-bahreïni) persistant de la politique française dans le golfe Persique. Car à dénoncer à raison les engagements régionaux de l’Iran, certains responsables français à la Défense et aux Affaires étrangères semblent oublier que Riyad a lancé une guerre sanglante au Yémen en 2015, et y utilise, comme les Emiratis, des armements français. Et passent un peu trop rapidement à la trappe l’assassinat du journaliste Adnan Khashoggi dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul il y a un an, sous les auspices de « notre ami le prince-héritier saoudien », MBS;

– la suspicion de principe à l’égard de l’Iran, puissance riveraine du Golfe, et qui exerce avec Oman la souveraineté sur le détroit d’Ormuz. Mais est, du fait des sanctions américaines, le seul pays empêché d’exporter son pétrole via Ormuz. Parler de « liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz » mériterait dès lors un débat sémantique -ou géopolitique…

– l’alignement de fait sur Washington, au-delà de l’affirmation rituelle de l’indépendance nationale, et les regrets exprimés par la ministre à Manama sur « le désengagement actuel des Etats-Unis du Moyen-Orient .» 5 Désengagement au Kurdistan syrien, mais pas contre l’Iran dans le Golfe…

Car Paris semble oublier que le responsable premier des tensions dans le Golfe depuis deux ans est le président américain, qui a retiré unilatéralement la signature des Etats-Unis de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien ; qui a imposé unilatéralement un embargo total sur les exportations iraniennes de pétrole via le détroit d’Ormuz ; et impose unilatéralement des sanctions du Trésor américain sans cesse renforcées au nom d’un principe d’extraterritorialité de la justice américaine que les « alliés » de Washington se doivent d’appliquer sans broncher. Vous avez dit : « indépendance de la France »  dans ses choix au Moyen-Orient ?

NOTES

1 Le site du Manama Dialogue 2019 de l’IISS : https://www.iiss.org/events/manama-dialogue/manama-dialogue-2019 . Le discours de Mme Parly y est accessible en audio et en transcription intégrale.

2 Le drone américain Global Hawk abattu par les Iraniens le 20 juin 2019 avait décollé de la base émiro-américaine d’Al-Dhafra, qui abrite également la base interarmées française…

3 Dans une série de tweets le 24 juin 2019, après les premiers sabotages dans le détroit d’Ormuz, le président américain a souligné que si la Chine et le Japon dépendent du transit dans le détroit d’Ormuz, en revanche, les Etats-Unis n’auraient « même pas besoin [d’y] être présents », du fait de leur puissante autonomie pétrolière . Et de sommer les intéressés, (Japon et Corée du sud, mais pas la Chine) d’apporter des contributions significatives à une coalition maritime internationale pour assurer la sécurité de la navigation à Ormuz. Après l’arraisonnement du pétrolier britannique Stena-Impero le 19 juillet 2019, Washington exige des Européens (Royaume-Uni, France, Allemagne, Pays-Bas, Belgique), qu’ils « constitue[nt] une force navale pour assurer la liberté de circulation dans le Golfe.»

4 https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/24/la-mission-de-surveillance-europeenne-dans-le-golfe-prend-forme_6020365_3210.html

5 Il est vrai que l’abandon en rase campagne de nos alliés kurdes de Syrie restera dans les annales du mépris unilatéraliste trumpien à la fois pour les «tribus »   (Trump, sic) de ces contrées, et pour les « alliés » (?) de Washington.

Hamidreza Azizi, « How Iran’s protests could impact foreign policy« , Al-Monitor-Iran Pulse, November 26, 2019. URL: https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/11/iran-protest-impact-foreign-policy-gasoline.html

« French minister criticises US over ‘unanswered’ Iran attacks », AP, 23/11/2019 URL: https://www.france24.com/en/20191123-french-minister-parly-usa-iran-attack-trump-tanker-ship-mine-strait-hormuz-drone-1

PS/ Le général de brigade Amir Hatami, ministre iranien de la Défense a réagi lundi 2 décembre dans un discours aux propos de Manama, qualifiant le plan français de «stratagème néo-colonialiste et irresponsable » , après avoir rappelé le passé colonialiste des Occidentaux dans la région, historiquement « combattu par la résistance populaire. » Il renvoie son homologue française au nombre de ressortissants français ayant rejoint Daech en Syrie et en Irak, et réfute que les Occidentaux aient participé à la lutte contre l’État islamique, exclusivement assurée par « les forces armées et les peuples irakien et syrien avec l’aide de l’Iran et de la Russie.  » Concluant que « les puissances extra-régionales et leur ingérence opportuniste sont la principale raison de l’instabilité et de l’insécurité dans la région. Alors que les pays de la région ont la capacité nécessaire pour assurer la sécurité régionale dans un cadre de coopération, sans ingérence des puissances étrangères. » Une rhétorique sans surprise donc…

Source : https://ifpnews.com/iran-defense-minister-france-neocolonialist