L’île de Socotra, entre guerre au Yémen et ambitions émiraties (2015-2018)

Socotra, 3600km2 et environ 60 000 habitants, est l’île principale d’un archipel situé à 350km des côtes du Yémen, et à 230km de la Corne de l’Afrique. L’environnement y est hostile, les tempêtes de sable alternant avec les cyclones de mousson. Les ressources sont limitées : la pêche, l’élevage de chèvres, un miel réputé. L’inscription de l’île au Patrimoine mondial par l’UNESCO pour la richesse de sa végétation a permis le développement d’un modeste tourisme de découverte de sa biodiversité, limité par les difficultés d’accès : pas de port naturel, un petit aéroport. Dès lors, l’émigration de travail vers le golfe Persique est la ressource principale des Socotris. A proximité du golfe d’Aden, de la Corne de l’Afrique et de la mer Rouge, c’est la localisation de Socotra qui lui a valu le passage de nombreux visiteurs. Escale sur les routes de la soie, des épices et des esclaves, l’île a vu passer les boutres omanais reliant Mascate à Zanzibar, les navires portugais, hollandais, et britanniques en route vers les Indes orientales, des contrebandiers comme des missionnaires chrétiens ou des prêcheurs wahhabites. Historiquement, Socotra a été une dépendance du sultanat de Mahra (sur la côte sud de la péninsule Arabique), puis du protectorat britannique d’Aden. En 1967, lors du retrait britannique, l’archipel est rattaché à la République démocratique populaire du Yémen, liée à l’URSS. Les Soviétiques y installent un poste de radio-communications : Socotra devient l’un des confettis de la Guerre froide. Depuis les années 2000, l’archipel, négligé par le Yémen et proche d’un Etat failli (la Somalie) est au coeur d’une zone de piraterie maritime, que patrouillent plusieurs flottes étrangères. Mais, faute d’accessibilité de Socotra, leurs navires font tous escale à Djibouti. En 2014 puis 2015, les Socotris, meurtris par deux passages cycloniques , reçoivent l’aide humanitaire des Emirats arabes unis, qui construisent à Hadibouh, la ville principale (10 000 habitants) un dispensaire, des logements, le premier supermarché, et le premier réseau de téléphonie mobile.

2018 : La tentative de main-mise des EAU sur Socotra

Loin du pouvoir central, l’archipel n’est guère concerné par l’agitation politique interne du Yémen de 2011 à 2015. Le déclenchement de l’opération militaire saoudienne Tempête décisive contre les rebelles houthis pro-iraniens, le 25 mars 2015, change la donne. Au Yémen, les Saoudiens interviennent par des bombardements aériens, les Emiratis avec leur marine et des troupes au sol. Au sud-est, les Saoudiens s’appuyent sur les anciens émirats et sultanats de l’Hadramaout et d’Al-Mahrib, où les djihadistes d’Al Qaeda dans la péninsule Arabique (AQPA) sont bien implantés 1. A Aden s’affrontent les partisans du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi, ses adversaires pro-houthis, les Frères musulmans du parti al-Islah, les djihadistes d’Al-Qaeda, et les séparatistes du Conseil de transition du Sud (CST). Ceux-ci s’emploient à un retour à l’indépendance du sud du Yémen, et bénéficient du soutien des Emirats, qui sont là clairement en contradiction avec les objectifs de Tempête décisive. Les Emiratis s’installent à Socotra en 2016, ils y positionnent des avions et un petit contingent: l’île devient un terrain d’entraînement militaire. Ils contrôlent la gestion du port d’Hadibouh, et entreprennent son agrandissement. Ils procèdent à un recensement de la population -une première, et proposent aux Socotris des trajets aériens gratuits vers les Emirats pour s’y faire soigner, ou y trouver de l’embauche. Une propagande murale chante les bienfaits de l’amitié Yémen-EAU,et les louanges de « Sheikh Zayed, le père-fondateur de la nation émiratie ».

En 2017, les rumeurs courent : le président Hadi aurait secrètement accordé aux Emiratis un bail de 99 ans sur Socotra. Le recensement aurait été mené pour préparer un référendum sur la souveraineté de l’archipel en s’appuyant sur les partisans locaux du CST. Des habitants et des ONG accusent les Emiratis de piller le patrimoine végétal protégé. Et quand ces derniers s’emparent, en octobre, d’un chargement de qat arrivé de Somalie, et le brûlent, la colère des consommateurs locaux explose. Abou Dhabi dénonce derrière cette agitation les Frères musulmans, manipulés par le Qatar. La crise éclate le 30 avril 2018, quand des avions gros porteurs déchargent des véhicules de combat et de l’artillerie, et que des fantassins prennent le contrôle du port. Présent sur l’île, le premier ministre yéménite Ahmed ben Dagher dénonce une action bafouant « la pleine souveraineté du gouvernement yéménite ». Deux manifestations parcourent Hadibouh : la première brandit drapeaux yéménites et portraits du président Hadi, et conspue les Emiratis ; l’autre agite les drapeaux des Emirats et des séparatistes sud-yéménites, et des portraits de sheikh Zayed. Les Saoudiens parrainent alors en urgence un compromis: Abou Dhabi réduit sa présence militaire sur Socotra, utilisée comme « porte-avions terrestre », sans devenir véritablement une base militaire. Cette crise apparaît comme un énième épisode de ce qui pourrait être qualifié d’impérialisme régional émirati 2.

Article : «Socotra, entre guerre au Yémen et ambitions émiraties », Paris, Ed.Areion, Cartono 49, septembre-octobre 2018, 82p., p.48-49.

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J.-P. Burdy

1 La famille paternelle d’Oussama Ben Laden est originaire de l’Hadramaout, au sud-est du Yémen, région historiquement riche en marchands au grand large et entrepreneurs. Elle a ensuite fait fortune dans les chantiers du BTP en Arabie saoudite. AQPA (auprès de laquelle Saïd Kouachi, un des auteurs de l’attentat contre Charlie en janvier 2015 avait séjourné) a revendiqué l’attentat contre Charlie Hebdo du 7 janvier 2015.

2 Louis IMBERT, « Les Emirats arabes unis, architectes d’un nouvel empire maritime », Le Monde, 1/6/2018.