« Les nouveaux enjeux pétroliers et gaziers, facteurs de recomposition stratégique en Méditerranée Orientale et au Moyen-Orient »:  c’est le vaste thème choisi par la Chaire Moyen-Orient de Sciences Po Grenoble. Nous y présentons une analyse sur le retour de l’Iran sur le marché gazier international après la signature de l’accord sur le nucléaire à Vienne le 14 juillet.

Le programme

Le schéma de notre intervention

J-P.Burdy, Intervention aux 3e Journées internationales MMO, 5-6/11/2015

  Le paradoxe gazier iranien, ou : « L’Iran Stream » est mal parti !…

> On traitera du gaz iranien dans la géopolitique régionale, après l’accord nucléaire du 14 juillet 2015, avec une levée progressive des sanctions à partir de 2016, et alors que l’Iran est en train de se refaire une place dans les relations internationales, grâce à Washington.

1/ Le paradoxe : grosse production, grosses réserves, peu d’exportation

* Quelques chiffres en 2014

1/ L’Iran est le 4e producteur mondial de gaz. Avec 5 % de la production mondiale (155Mtep), il est à égalité avec le Qatar ; produit 4 fois moins que les Etats-Unis (21%) et trois fois moins que la Russie (15%) .

2/ Mais l’Iran détiendrait, à peu près à égalité avec la Russie, les premières  réserves mondiales de gaz (18%), devant le Qatar (13%) et le Turkmenistan (9%) -60 % des réserves mondiales à eux 4. A lui seul, dans le Golfe, le dôme – South Pars (Pars-e Jonoubi), exploité pour moitié avec le Qatar (North Field), contiendrait 50 000Mds/m3 -soit un siècle de la consommation européenne actuelle (?)

3/ Pourtant, l’Iran est un petit exportateur (1 % du commerce mondial!). Avec pour le moment:

– un seul gros client, la Turquie -90 % des exportations iraniennes

– deux petits clients locaux  anciens: l’Arménie et l’Azerbaïdjan ; et un client voisin récent : l’Irak

> L’Iran est donc actuellement et paradoxalement un « petit joueur » dans le grand jeu gazier régional. Téhéran entend trouver sa « juste place » sur le marché mondial, et en engranger les bénéfices. Mais l’Iran ne paraît pas devoir être un des grands exportateurs avant longtemps, compte tenu d’obstacles multiples interdépendants : problèmes économiques et financiers, problèmes techniques, problèmes géopolitiques…

Pourquoi cette situation paradoxale ?

1/ Le gaz iranien est très largement consommé en Iran : un pays de 80Mh, au climat rude en hiver > gros besoins énergétiques, qui imposent même à l’Iran d’importer massivement du gaz l’hiver, en provenance du Turkménistan ! Et à plusieurs reprises, la situation énergétique étant trop tendue, Téhéran a dû suspendre ses exportations, au grand dam principalement du client turc.

2/ Le gaz iranien est largement utilisé pour améliorer l’exploitation du pétrole : gaz injecté sous pression dans les puits de pétrole.

3/ Les embargos américains, aggravés par les sanctions de la crise du nucléaire ont provoqué une attrition technique de l’industrie iranienne -dans le gaz comme dans le pétrole et dans nombre d’autres secteurs. L’industrie iranienne des hydrocarbures est largement obsolète ; en particulier dans le gaz, dont les exigences sont plus techniques que dans le pétrole. Le réseau iranien des gazoducs est à usage interne, et nettement sous-calibré.

4/ En particulier , une technique n’est pas maîtrisée par l’Iran -comme d’ailleurs par la Russie : la liquéfaction du gaz (GNL) qui permet son transport par navires méthaniers. C’est la technique utilisée par la Qatar depuis deux décennies, qui explique largement l’enrichissement spectaculaire de l’émirat.

5/ A quoi on ajoutera le problème économique des tarifs du gaz, indexés sur ceux du pétrole, donc en chute libre grâce à la politique saoudienne de baisse du prix du baril. Or la modernisation de l’industrie gazière exige de très lourds investissements.

> L’Iran a développé ces dernières années plusieurs projets de gazoducs destinés à l’exportation. Mais pratiquement chaque projet est ralenti, et parfois bloqué, par la géopolitique régionale et le jeu des autres acteurs. Revue d’est en ouest.

2/ Le « grand jeu gazier » autour du Pakistan : IPI contre TAPI

* L’Iran est pilote du projet  de gazoduc IPI-Iran-Pakistan-Inde (Peace Gaspipe) inauguré en 2013. Le tube part du Golfe vers le Pakistan central pour atteindre à terme l’Inde, voire la Chine.

– La Russie voit d’un bon œil l’UPI car il exporterait du gaz vers l’Asie et non vers l’Europe

– La partie iranienne est achevée. Mais le projet est bloqué côté Islamabad au motif des sanctions contre l’Iran l’empêchant de réunir les capitaux nécessaires.

– En réalité le retard pakistanais est imputé aux pressions saoudiennes : Riyad a proposé à Islamabad un « package alternatif » d’hydrocarbures…

– Mais aussi aux pressions de Washington, qui pousse un projet alternatif : le TAPI

* Le TAPI-Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan-Inde est soutenu :

– par les E-Unis et la Banque asiatique de développement, avec à la clé un site de liquéfaction du gaz.

– par les Russes se verraient bien utiliser le TAPI eux aussi pour exporter leur propre gaz vers l’Inde.

– Mais IPI comme TAPI traversent des zones troublées : Afghanistan et Baloutchistan…

3/ La Syrie : un transitaire très convoité jusqu’en 2011

* A la fin des années 2000, la Syrie, petit producteur de pétrole et de gaz, s’est vue sollicitée par plusieurs acteurs comme pays consommateur et de transit entre Caspienne, golfe Persique, mer Noire et Méditerranée : « Stratégie des quatre mers » (Four Seas Strategy)

* Le Qatar, qui cherche à atténuer le risque d’Ormuz, a proposé un gazoduc Qatar-Arabie-Jordanie-Syrie-Turquie. Assad l’a rejeté, semble-t-il à la demande de ses amis russes.

* Au même moment, l’Iran a proposé à la Syrie un gazoduc Iran-Irak-Syrie-Méditerranée, baptisé « Friendship Pipe » par Téhéran et « Islamic Pipe » par certains Occidentaux. Un memorandum d’accord a été signé en juillet 2011, au mécontentement de la Turquie, du Qatar et des Occidentaux (pourtant visés comme clients par Téhéran, mais au détriment du projet Nabucco).

* Depuis : la guerre en Syrie (certains sites complotistes pro-syriens expliquent la guerre par la volonté américano-qataro-sioniste d’empêcher ce projet de gazoduc!) et la guerre en Irak (avec l’Etat islamique)

– mais le 25 décembre 2013, signature à Damas d’un accord gazier russo-syrien. Premier accord de prospection pétrolière et gazière dans ses eaux territoriales syriennes…

4/ Vendre du gaz à l’ouest : la Turquie, l’UE , et la Russie

1/ La Turquie est actuellement et depuis 2004 l’unique client de l’Iran (90 % des exportations).

– C’est une relation contrainte : la Turquie a besoin du gaz iranien, mais Téhéran a besoin du client turc

– Celui-ci fait jouer la concurrence entre fournisseurs : la Russie, l’Iran, l’Azerbaïdjan-Turkmenistan

– Le gazoduc existant, Tabriz-Ankara est à débit limité : il faudrait un nouveau tube à forte capacité, à la fois pour ravitailler la Turquie, et l’UE.

2/ L’UE pourrait être intéressée par la gaz iranien qui permettrait d’atténuer la dépendance au gaz russe et à Gazprom. Mais se pose la question du tracé du corridor gazier, alors que Nabucco a été abandonné.

– L’Iran pourrait passer par le Turkish Stream, mais envisagerait aussi un tracé Iran-Arménie-Géorgie vers la mer Noire -mais avec un risque de verrouillage facile par la Russie.

Conclusion : quelles perspectives ?

* Il faut que l’Iran tranche politiquement sur sa politique gazière : consommation intérieure ou exportation ?

* Et beaucoup d’hypothèques économiques et géopolitiques pèsent sur une stratégie d’exportation de gaz.

– Outre les conflits en cours (Irak, Syrie), la concurrence sera très vive principalement avec la Russie  (au Pakistan, dans le Caucase, en Turquie, en Syrie).

– Sans oublier que les perspectives des nouveaux gisements offshore en Méditerranée orientale rendront peut-être moins attractif le gaz du Golfe.

* Du coup, on évoque une « stratégie ormuzienne » avec le sultanat d’Oman :un important accord gazier a été ratifié en mars 2014 avec Mascate. Il prévoit la construction d’un gazoduc sous-marin ravitaillant Oman en gaz iranien. Avec peut-être une plate-forme de liquéfaction permettant enfin d’exporter du gaz iranien par navires méthanier vers n’importe quel client. Ce qui lève les obstacles liés aux gazoducs. L’Iran se retrouverait concurrent direct du GNL du Qatar. Mais Doha pèse géopolitiquement beaucoup moins que Moscou…

Bibliographie récente

– Dossier « Quel avenir énergétique mondial ? » dans Diplomatie no 72, janvier-février 2015, p.38-61

Clément THERME [2008], L’Iran, exportateur de gaz ? Note de l’IFRI,mars 2008, 30p.

http://www.iaea.org/inis/collection/NCLCollectionStore/_Public/42/052/42052706.pdf

https://www.lenergieenquestions.fr/du-gaz-iranien-pour-approvisionner-leurope/

DARBOUCHE Hakim, EL-KATIRI Laura, FATTOUH [2012], East Mediterranean Gas: what kind of a game-changer?, Oxford Institute for Energy Studies, Natural Gas 17, December 2012, 37p.

UPI, 25 July 2011, ‘Islamic pipeline’ seeks Euro gas markets

CHARARA Nasser [2012], Syrie : Le trajet des gazoducs qataris décide des zones de combat ! al-akhbar.com 15 novembre 2012, repris dans http://www.mondialisation.ca/syrie-le-trajet-des-gazoducs-qataris-decident-des-zones-de-combat/5311934

LOMBARDI Roland [2013],,Guerre en Syrie et géopolitique du gaz, 5/3/2013http://energie.lexpansion.com/energies-fossiles/guerre-en-syrie-et-geopolitique-du-gaz_a-31-7721.html

US Energy Information Administration (EIA), International energy data and analysis : Iran, 19/6/2015 :http://www.eia.gov/beta/international/analysis.cfm?iso=IRN


Les problématiques abordées pendant ces deux journées recoupent largement les thèmes d’une livraison récente de la revue Confluences Méditerranée no 91 Automne 2014 : La question énergétique en Méditerranée.

La question de l’énergie constitue depuis presque toujours un enjeu majeur pour la Méditerranée et son voisinage immédiat, le Moyen-Orient. Or, la crise économique mondiale puis les révoltes arabes semblent avoir provisoirement relégué au second plan les préoccupations environnementales et surtout énergétiques, les deux dossiers étant par ailleurs de plus en plus étroitement imbri- qués. La Méditerranée et son prolongement proche et moyen oriental restent, pour le moment, au cœur de la production du principal combustible mondial, le pétrole, tout en possédant des réserves considérables en gaz. D’où l’intérêt de s’interroger sur un certain nombre d’évolutions susceptibles d’affecter cet espace géographique à travers cet enjeu si stratégique qu’est l’énergie qui est aussi politique, économique et environnemental. Il est sûr que, sur ce dernier plan, l’engagement qui s’annonce en matière de lutte contre le changement climatique passera par une redéfinition du mix énergétique.

Auteurs: Pierre Berthelot,La question énergétique en Méditerranée
Didier Chaudet,L’Iran peut-elle devenir une « surperpuissance » énergétique ?
Jana Jabbour et Noémie Rebière,  La Turquie au coeur des enjeux géopolitiques et énergétiques régionaux
Elvan Arik et Elshan Mustafayev, Au delà du « hub » géopolitique, la régulation contestée du secteur énergétique en Turquie : l’exemple du marché du gaz naturel
Samuele Furfari, Le gaz naturel, nouvel élément structurant du Mare Nostrum
David Amsellem, Le secteur électrique palestinien, un enjeu géopolitique
David Rigoulet-Roze, La variable énergétique dans la crise syrienne : la question stratégique du contrôle d’un futur gazoduc méditerranéen
Pierre Berthelot, La coopération énergétique israélo-chypriote : nouvelle source de tensions en Méditerranée orientale ?
Alexandre Taithe, Les interactions Eau-Énergie : une menace pour la sécurité énergétique des États
Pierre Berthelot et Denis Simonneau, Perspectives énergétiques en Méditerranée et en Europe