Si l’on cherchait, parmi les nombreux conflits ouverts au Moyen-Orient, celui qui est susceptible de dérouter même le spécialiste le plus aguerri, le Yémen emporterait sans doute la palme. Depuis que les miliciens chiites houthis du nord se sont emparés de la capitale Sanaa à l’automne 2014, et continuent de progresser vers le sud (ils viennent de prendre le contrôle de la grande ville de Taëz), en direction d’Aden (où se sont réfugiés, en février, dans une situation sécuritaire précaire, le président Abd Rabo Mansour Hadi, et les ambassadeurs des pays du Golfe), le pays plonge dans une guerre civile qui fait ressurgir de vieilles lignes de fracture présentées en général de manière binaire: le Nord et le Sud, l’imamat et la république, Sanaa et Aden, les chiites et les sunnites, les tribus du nord-ouest et les confédérations tribales du centre, etc. Avec des acteurs géopolitiques régionaux anciens (l’Arabie saoudite & wahhabite voisine, qui entretient le chaos anti-chiite, donc anti-iranien) ou plus récents (l’Iran, à l’offensive par opportunité contre Riyad). Avec des concurrences nouvelles lourdes de menaces: par les sanglants attentats-suicides de vendredi contre deux mosquées de Sanaa fréquentées pour l’essentiel par des chiites (près de 150 morts), les djihadistes sunnites de l’Etat islamique ont marqué un grand coup dans l’affirmation de leur supériorité stratégique sur leurs rivaux, les djihadistes sunnites « historiques » d’Al-Qaeda dans la Péninsule arabique (AQPA). 

Le « printemps de Sanaa » avait chassé, début 2012, au bout d’un an de mobilisation de rue relativement pacifique, l’inamovible président Ali Abdallah Saleh. Mais depuis trois ans, au-delà des schémas binaires rappelés ci-dessus (et qui sont loin d’être totalement obsolètes), les alliances « contre nature », et plus encore les innombrables et improbables retournements d’alliances, défient souvent et le sens commun, et les observateurs avertis.  Olivier da Lage, rédacteur en chef à RFI et grand spécialiste de la région, rappelle donc, dans son dernier post de blog que l’imbroglio yéménite est encore plus compliqué qu’on ne croit, et que cela ne date pas d’hier…

Rebelles houthis à Sanaa, mars 2015

« Petit précis de yéménologie » par Olivier Da Lage

https://odalage.wordpress.com/2015/03/22/petit-precis-de-yemenologie/

L’ancien président du parlement, cheikh Abdallah Al Ahmar, était aussi le président du parti islamiste al Islah allant des conservateurs modérés aux proches d’Al Qaïda. Soutenu par l’Arabie Saoudite, il avait pourtant choisi le camp républicain contre les partisans de l’Imam soutenu par l’Arabie en 1962. Il était allié à un parti baathiste dirigé par un cousin éloigné. Il était aussi le chef des Hached, la principale confédération tribale. Allié du président Ali Abdallah Saleh qui entre à partir de 1994 en guerre avec les sudistes, anciens communistes au pouvoir à Aden avant l’unité entre les deux Yémen en 1990.

Comme l’Arabie Saoudite ne veut pas d’un Ali Abdallah Saleh trop fort, l’Arabie soutient les séparatistes sudistes ex-marxistes et, après leur échec, leur accorde l’asile politique. Dans le même temps, Ryad se rapproche de Saleh et lui apporte le soutien (inefficace) de son aviation contre les rebelles Houthis. Des zaydites, une forme de chiisme. Le royaume saoudien n’aime pas les chiites et soutient donc dans sa guerre contre les Houthis le président Saleh. Lui-même est d’ailleurs aussi un Zaydite. Comme les Houthis. Il est d’ailleurs aussi membre d’une tribu Hached. La confédération Hached qui est, comme on l’a dit, dirigée par cheikh Abdallah Al Ahmar, chef du parti al Islah, partenaire et rival de celui du président. D’ailleurs Al Ahmar est sunnite et non zaydite.

Vous me suivez ? Tant mieux, parce que ce n’est pas fini. Lors du « printemps yéménite » de 2011 qui se mène à l’obus de mortier et au canon, Saleh doit fuir son pays. C’est l’Arabie Saoudite qui lui accorde l’asile, comme elle l’avait fait avec ses ennemis du sud. Normal. L’Arabie aide toujours ceux qui peuvent affaiblir le Yémen. Comme Ali Abdallah Saleh n’a pas digéré que les pays du Golfe le forcent à abandonner le pouvoir au profit de son ancien vice-président, il n’a de cesse d’affaiblir le pouvoir de celui-ci, au point de faire alliance avec les Houthis. Oui, ces miliciens zaydites auxquels il faisait la guerre de 2004 à 2011, soutenus par l’Iran (Saleh, lui, était un chaud partisan de Saddam Hussein pendant la guerre irako-iranienne).

Comme toutes les combinaisons n’ont pas encore été épuisées, la guerre civile a encore de beaux jours devant elle au Yémen. On peut compter sur l’Arabie Saoudite pour y contribuer. Après tout, selon la légende, Ibn Saoud, sur son lit de mort, aurait confié à ses fils : « le bonheur du royaume réside dans la misère du Yémen ». La citation n’a pas été authentifiée de façon certaine, mais en revanche, tous les Yéménites la tiennent pour authentique. Et depuis 1953, la politique menée par Ryad s’y conforme en tous points.

> Voir aussi d’Olivier da Lage :

Yémen : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les Houthi (sans jamais oser le demander)

Yémen : le moment saoudien… et ses limites

Yémen : guerre nouvelle, ressorts anciens

Le Yémen entre démocratisation et guerre civile

Les rêves brisés de l’unité yéménite > On consultera également avec profit une infographie du Monde, qui cartographie la situation au début de 2015:

http://www.lemonde.fr/proche-orient/infographie/2015/01/15/le-yemen-tiraille-entre-guerres-locales-et-djihad-mondial_4557111_3218.html

Rebelles houthis à Sanaa, mars 2015