La trilogie du pouvoir au Bahreïn en 1984:
 le premier ministre (Khalifa), l’émir (Issa), le prince héritier (Hamad)
La trilogie du pouvoir au Bahreïn en 2011 :
 le premier ministre (Khalifa), le roi (Hamad), le prince héritier  (Salman)
(Coll.JP.Burdy)

C’est dans le contexte d’une société traumatisée par la violence de ces derniers mois, et où l’ambiance reste très tendue -une manifestation de 600 personnes a été « énergiquement dispersée » par la police le dimanche 3 juillet au matin 2– qu’il nous paraît important de poser, avec d’autres observateurs, l’hypothèse d’une lutte entre deux lignes au sein du pouvoir, entre les tenants d’une ligne dure, et les tenants d’une répression forte, mais laissant ouverte la possibilité d’une reprise du dialogue avec les opposants 3.  L’iconographie politique, en l’occurrence la trilogie des portraits officiels depuis les années 1970, permet de repérer les acteurs de ces deux lignes au sommet du pouvoir. De 1971 à 1999, on trouvait partout au Bahreïn les portraits associés (et à égalité de format le plus souvent) du souverain régnant (l’émir Issa), du prince héritier (cheikh Hamad), et du premier ministre et frère du roi (cheikh Khalifa). Et depuis 1999, on trouve partout au Bahreïn les portraits associés (et toujours à égalité de format) du souverain régnant (le roi Hamad), du prince héritier (cheikh Salman), et … du premier ministre et oncle du roi (cheikh Khalifa). Dans les deux cas, l’émir (le roi à partir de 2002) règne et est, certes, hiérarchiquement, la personnalité centrale. Mais il ne gouverne pas. Dans la pratique, une grande partie des pouvoirs régaliens, et donc du pouvoir, est entre les mains du premier ministre, ce qui crée des tensions récurrentes, voire des dissensions graves en période de crise, au sommet de la dynastie.

C’est le prince héritier, Salman ben Hamad al-Khalifa, qui est, à l’évidence, le porteur officiel du dialogue. Né en 1969, il a été formé dans des universités américaine (à Washington DC) et britannique (à Cambridge). Paradoxalement astreint par sa fonction souveraine à garder une certaine réserve, le roi Hamad a confié au prince héritier, dès le 11 février 2011, la mission d’organiser « un dialogue national avec toutes les parties, quelles qu’elles soient ». Ce n’est pas la première fois que le prince héritier est mis en avant par le roi dans cette dimension d’ouverture. On rappellera que très exactement 10 ans plus tôt, en février 2001, il avait été chargé de piloter la mise en oeuvre de la Charte nationale d’action, alors approuvée par référendum avec 98% de oui (soit le pourcentage que vient d’obtenir au Maroc la proposition royale de modification de la constitution), et qui était censée amorcer la mise en oeuvre progressive d’une monarchie constitutionnelle. Un certain nombre de textes législatifs, concernant la démocratisation du régime, et la liberté de la presse, avaient alors été proposés par le comité qu’il présidait. Mais ces objectifs proclamés s’étaient alors très vite enlisés, ce qui explique la résurgence en 2011 des revendications de monarchie constitutionnelle déjà formulées donc 10 ans plus tôt (Voir notre chronique du 5 mars 2011).

Pendant les événements de février-mars 2011, le prince héritier a déclaré à plusieurs reprises publiquement aux médias (en particulier à la BBC), et à des interlocuteurs officiels étrangers, qu’il restait en contact avec toutes les forces politiques du pays, y compris avec les partis d’opposition chiites. On lui prête aussi -mais la prudence s’impose à l’analyste, faute pour lui de pouvoir pénétrer les arcanes du pouvoir- d’avoir, en tant que commandant-adjoint des forces armées (Bahrain Defence Forces, BDF), retiré l’armée des rues de Manama le 19 février, au lendemain d’affrontements sanglants 4, laissant aux forces de police commandées par son grand-oncle les tâches de répression, en particulier à l’épicentre très médiatisé qu’a été la place la Perle, jusqu’à sa destruction au matin du 18 mars (Voir notre billet du 18 mars 2011). Il est évident que certains acteurs étrangers -les Américains et les Britanniques en l’occurrence-, outre leurs interventions directes auprès du roi pour limiter la répression, ont cherché à jouer la carte du prince héritier comme élément modérateur dans la crise. Pourtant, l’interprétation de son rôle lors de la répression à partir du 15 mars est disputée, l’hypothèse la plus avancée étant qu’il n’avait alors plus vraiment la main sur l’armée, qui s’est illustrée dans la prise d’assaut d’un des principaux hôpitaux de Manama, et par des violences sur les personnels médicaux et soignants au chevet des blessés de la répression.Certains observateurs ont considéré que l’annonce le 13 mars par le prince-héritier de sept points de discussion avec l’opposition, avait entraîné une réponse immédiate de la « ligne dure » : l’entrée au Bahreïn des troupes saoudiennes dès le lendemain 14 mars, et la proclamation de l’état d’urgence par le roi le 15 mars. Le prince-héritier a perdu politiquement la partie.

Dès lors, si le prince héritier est le tenant principal du parti de la modération dans la crise, il est contrebalancé par les tenants d’une répression à grande échelle, massive et brutale, n’hésitant pas à stigmatiser les contestataires réclamant la démocratisation du régime comme provocateurs subversifs chiites à la solde de l’étranger. On peut difficilement préciser les contours de ce camp de la répression, compte tenu de l’opacité du fonctionnement de la famille royale (estimée à 4000 personnes) qui monopolise la totalité des responsabilités de pouvoir et de force dans le pays. La position du roi, et son évolution éventuelle au cours de la crise du printemps sont, en particulier, difficiles à analyser. Une seule chose est sûre, en revanche, c’est l’importance fondamentale et confirmée de l’oncle du roi, cheikh Khalifa ben Salman al-Khalifa, né en 1935. C’est l’homme fort du pays depuis les années 1960. Il est premier ministre en titre depuis 1971 (année d’accession du pays à l’indépendance), après avoir exercé à peu près toutes les fonctions d’autorité dans le pays. Par ailleurs homme d’affaires omniprésent, il préside le conseil de sécurité nationale, et tient d’une main de fer tous les organes de sécurité du pays, hormis l’armée -au moins en théorie.

Les tensions entre ces deux lignes sont donc aussi en partie une question de génération, le premier ministre représentant alors une forme de « vieille garde » ayant survécu depuis plus d’un demi siècle à toutes les tentatives de déstabilisation internes ou externes du royaume, et donc peu décidé à céder quoi que ce soit dans la crise actuelle; et le prince héritier, qui représenterait une aile plus « réformiste », et plus susceptible d’accepter des compromis faisant évoluer le royaume vers une monarchie plus constitutionnelle. Le roi Hamad penchant peut-être un peu plus du côté de la modération, mais refusant d’affronter politiquement son oncle le premier ministre, et reproduisant en cela la situation de la période de son père, quand l’émir Issa (1961-1999) régnait mais ne gouvernait pas vraiment, l’essentiel des fonctions régaliennes étant déjà à l’époque assurées par le  frère du roi et premier ministre Khalifa… Y compris quand il a fallu gérer -et réprimer- les crises politiques et sociales de 1975, 1981, 1991,  et 1994-95, pour s’en tenir à la seule période post-britannique du règne de cheikh Issa.

La gestion de la crise de 2011 a assez spectaculairement illustré la lutte entre les deux lignes, alternant déclarations ou phases d’ouverture en direction de l’opposition, et phases de répression brutale. Certains jours (les 17, 19 et 20 février, par exemple), les deux lignes s’affrontaient pratiquement sur le terrain: l’armée -alors sous l’autorité du prince héritier- se retirant en bon ordre de la place de la Perle, revendiquée par les manifestants, pour être aussitôt remplacée par une police agressive cherchant l’affrontement, et tirant sur des manifestants évacuant la place. On a ainsi pu relever que des épisodes  de répression sanglante étaient suivis par l’expression télévisée, par le roi, de regrets appuyés, de condoléances aux victimes, d’annonce de création d’une commission d’enquête sur les événements, et d’une amnistie immédiatement accordée à des manifestants lourdement condamnés la veille: cette dualité est apparue à deux reprises, les 14 et 15 février; puis les 17 et 19 février. La même contradiction répression/ouverture s’est renouvelée ultérieurement. On ne peut la mettre au seul crédit d’un cynisme royal alternant de manière opportuniste ou désordonnée le bâton et la carotte. Cette contradiction répétée nous paraît confirmer d’évidence les tensions entre les deux lignes, à la lumière desquelles il faudra sans doute relire certains épisodes de la crise au Bahreïn (par exemple: qui a décidé la destruction du monument de la Perle le 18 mai? qui a décidé de la vague de démolition de lieux de culte chiites?).  En revanche, on ne peut mesurer ce qu’a été le poids réel de l’Arabie saoudite dans le soutien aux tenants de la ligne dure à Manama. Le facteur saoudien a, sans doute aucun, été déterminant dans la décision de réprimer le mouvement de la place de la Perle. On se souvient que, quand le souverain saoudien Abdallah est rentré à Riyad de sa convalescence au Maroc, le 23 février, il a été accueilli à sa descente de l’avion par le roi Hamad al-Khalifa. C’est vraisemblablement à cette occasion que l’intervention de la force « Bouclier de la Péninsule » du CCG a été décidée: les opposants bahreïnis parlent d’ailleurs, à propos de cette rencontre, de « convocation du roi Hamad » par Riyad. On comprend bien, dès lors, que, au sommet même du pouvoir bahreïni, les choses ne sont pas simples en matière de pilotage du « dialogue national »….