L’idée reçue selon laquelle il n’y a pas de clergé en islam ne concerne que le sunnisme, car le chiisme connaît depuis deux siècles un processus de cléricalisation rapide, à la fois global et différencié selon les régions du Moyen-Orient. Parallèlement à leur organisation interne, les dirigeants religieux chiites font également preuve d’une implication croissante dans les affaires politiques. Celle-ci s’incarne dans une institution, la marja’iyya, parfois qualifié de « Vatican collégial », et dont l’influence polycentrée (Najaf, Kerbala, Qom) s’étend aux chiites du monde entier, dans ses points focaux bien sûr -l’Irak, l’Iran et le Liban, mais aussi du Maroc à l’Inde, du Brésil aux côtes africaines.

 

 

Pierre-Jean Luizard, chercheur au CNRS spécialiste reconnu de l’Irak et de l’islam contemporain, présente de manière très claire un éclairage historique sur cette instance méconnue, et pourtant centrale. Il traite de la lutte des clercs contre l’expansionnisme et le colonialisme européens tout au long des XIXe et XXe siècles, de la célèbre « grève du tabac » en Perse en 1890-1891 à la révolution constitutionnelle à Tabriz et Téhéran en 1906 ; de son opposition à la fondation d’un État-nation arabe gouverné par les sunnites en Irak sous mandat britannique après 1920, au soutien à la grande figure nationaliste iranienne Mossadegh entre 1950 et 1953 ; de la révolution islamique en Iran (marquée par la victoire de la théorie khomeyniste du velayat-e faqih, imposée aux clercs quiétistes de Qom ou de Najaf) à l’essor du Hezbollah au Liban dans les années 1980 (avec la figure centrale de son guide spirituel, le très progressiste Sayyid Fadlallâh). Il analyse enfin les courants qui parcourent les mouvements d’opposition chiites dans le Golfe, et tout particulièrement au Bahreïn, épicentre s’il en est des tensions confessionnelles; et la reconstruction après 2003, sous patronage américain, d’un État irakien dominé par les partis religieux chiites. Mais Luizard n’oublie pas de rappeler que la centralité de la marja’iyya, et la grande visibilité des clercs depuis 1979 se sont aussi paradoxalement accompagnées de la sécularisation rapide de la plupart des sociétés majoritairement chiites : l’Iran en offre le meilleur exemple dans les dernières décennies.

> LUIZARD Pierre-Jean, Histoire politique du clergé chiite, XVIIIe-XXIe siècles, Paris, Fayard, 2014, 324p.