
Kazem Djorati, L’Iran et la Chine, 1949-1989. Une approche historique et politique de leurs relations. Préface d’Emmanuel Lincot, Postface de Didier Chaudet, L’Harmattan, Collection Iran en transition, Février 2026, 340p.
Le volumineux ouvrage de Kazem Djoratie, issu d’une thèse de doctorat, permet de relire l’histoire des relations entre Téhéran et Pékin dans la seconde moitié du XXe siècle. S’il a comme terminus chronologique 1979, rupture majeure dans l’histoire iranienne, il permet cependant de mieux comprendre comment a ensuite évolué la relation bilatérale irano-chinoise jusqu’à nos jours.
1) Des liens historiques plurimillénaires mobilisables aujourd’hui
L’ouvrage de Kazem Djorati s’ouvre sur un rappel: les relations sino-persanes ne naissent pas avec la guerre froide ou un anti-américanisme contemporain partagé, mais s’inscrivent dans une histoire de très longue durée. Dès l’Antiquité, les circulations commerciales et religieuses le long des Routes de la soie mettent en contact les mondes iranien et chinois, notamment sous les dynasties sassanide et Tang. Les marchands sogdiens, héritiers d’une culture iranienne d’Asie centrale, jouent un rôle majeur dans la diffusion du bouddhisme vers la Chine, tandis que le zoroastrisme laisse également des traces dans le nord-ouest chinois. Les échanges artistiques – du bleu de cobalt persan au « bleu et blanc » chinois, ou l’influence de la peinture chinoise sur les miniaturistes de Tabriz et d’Ispahan– témoignent d’une interpénétration culturelle profonde. Comme nous l’avions relevé lors de la signature de l’accord stratégique bilatéral de 2021[1], ces références ont réactivées par la République islamique d’Iran et la République populaire de Chine pour légitimer un partenariat présenté comme « naturel » et enraciné dans une histoire eurasienne partagée, au service des Nouvelles Routes de la soie.
2) Des anti-impérialismes parallèles aux XIXe et XXe siècles
Djorati insiste sur un autre parallèle structurant : l’expérience traumatique de la confrontation à la « modernité occidentale », en l’occurrence des impérialismes européens agressifs. Au XIXe siècle, l’Iran qajar comme la Chine des Qing subissent pressions militaires, concessions économiques et pertes territoriales face aux puissances européennes. Les guerres de l’Opium pour la Chine, les ingérences britanniques et russes récurrentes en Perse nourrissent un imaginaire commun de l’humiliation. Au XXe siècle, le nationalisme iranien autour de Mohammad Mossadegh (au début de la décennie 1950) et la révolution chinoise (qui triomphe après trois décennies de luttes sanglantes en 1949) s’inscrivent dans des trajectoires distinctes mais convergentes d’émancipation. L’anti-impérialisme devient un langage partagé, notamment à la conférence de Bandung (1955), même si Téhéran demeure aligné sur Washington, qui a réinstallé le shah sur son trône après le renversement de Mossadegh par un coup d’Etat orchestré par la CIA. Après 1949, Pékin développe une rhétorique tiers-mondiste, théorisée plus tard par Mao sous la « théorie des trois mondes », qui trouve un écho souterrain en Iran, et qui sera affiché par le régime khomeyniste après 1979 (avec le mot d’ordre du Guide : « Ni Est, ni Ouest !») . Face à États-Unis ou au Royaume-Uni, les deux pays mobilisent encore aujourd’hui ce registre historique d’ingérence et de résistance, même si leurs trajectoires politiques diffèrent profondément.
3) Entre méfiance et pragmatisme (1945-1979)
Entre 1945 et 1979, les relations sont marquées par une méfiance initiale. L’Iran impérial, pilier du dispositif américain au Moyen-Orient, reconnaît longtemps Formose (Taïwan) plutôt que Pékin – c’est la position de tous les pays occidentaux jusqu’aux années 1960-1970-, tandis que la Chine populaire soutient les mouvements anti-impérialistes, y compris le « nationaliste-bourgeois mais antiimpérialiste » Mossadegh. Dans les années 1960, le contexte évolue : la rupture sino-soviétique et la volonté iranienne d’affirmer une autonomie (très) relative favorisent un rapprochement discret. La reconnaissance officielle de Pékin par Téhéran en 1971 s’inscrit dans le sillage de la diplomatie triangulaire inaugurée par Nixon. Le shah, tout en restant étroitement lié à Washington, en particulier au plan militaire, cherche à diversifier ses partenariats. Pékin, de son côté, voit en l’Iran un acteur stratégique du Golfe. Si une rhétorique tiers-mondiste existe, elle reste limitée par l’ancrage occidental de Téhéran. L’Iran de Mohammed-Reza shah ne rompt jamais avec les États-Unis, mais il expérimente une diplomatie d’équilibre quand ses moyens financiers liés au pétrole lui en donne quelques moyens. Ce que Djorati décrit comme « une tentative prudente d’émancipation. »
4) La Chine face à la révolution islamique et au régime de la République islamique.
Nous sortons là de la période couverte par l’ouvrage de Djorati, mais celui-ci peut être / doit être prolongé par l’analyse des relations irano-chinoises post-1979. La reconnaissance rapide du nouveau régime islamique en 1979 illustre le pragmatisme chinois. La République populaire de Chine ne se laisse pas arrêter par l’idéologie islamiste et adopte initialement une posture d’observation prudente, attendant de voir dans quel sens le vent va tourner[2]. Lors de la crise des otages de l’ambassade américaine à Téhéran (1979-1981), Pékin évite toute surenchère et privilégie une position modérée à l’ONU. Durant la guerre Iran-Irak (1980-1988), la Chine vend des armes aux deux belligérants, confirmant une approche fondée sur l’équilibre et les intérêts économiques. Djorati estime que les années 1983-1988 marquent un approfondissement pragmatique : échanges politiques, coopération militaire limitée, développement commercial. La Chine post-maoïste, engagée dans ses réformes économiques à défaut de la moindre démocratisation politique, recherche non une alliance idéologique quelconque, que la stabilité régionale dans le Golfe, et des accords commerciaux – pétroliers essentiellement, la croissance chinoise étant assoiffée d’hydrocarbures. La relation sino-iranienne se consolide ainsi sur une base réaliste, dénuée de toute affinité doctrinale hors l’anti-américanisme.
5) Le sabordage américain du JCPoA et les limites de l’accord stratégique irano-chinois de 2021
Après l’échec de l’accord sur le nucléaire de 2015 (le JCPoA), largement imputable à la politique du président Trump#1, l’Iran cherche à institutionnaliser son propre « pivot asiatique », s’éloignant ainsi de la doctrine khomeyniste du « Ni Est, ni Ouest ! » au profit d’un rapprochement avec le camp anti-occidental, parfois qualifié de « tournant vers l’Est » – « nagab-e sharq »[3]. Son adhésion à l’Organisation de coopération de Shanghai et son intégration aux BRICS traduisent une volonté de contourner la politique des sanctions occidentales[4]. Pour Téhéran, ces cadres offrent reconnaissance diplomatique, débouchés économiques et inscription dans un ordre international multipolaire promu par Pékin. L’adhésion relève aussi d’une stratégie symbolique : affirmer que l’Iran appartient aussi à l’Asie et non plus exclusivement au Moyen-Orient.
Après le retrait américain du JCPoA en 2018, la Chine critique les sanctions unilatérales et maintient ses achats de pétrole iranien, souvent via des circuits indirects. Toutefois, elle veille à ne pas compromettre ses intérêts globaux : la Chine obtient des prix du baril très inférieurs aux cours du marché mondial. L’accord stratégique de 25 ans signé en 2021 a été présenté à l’époque comme un tournant, mais son contenu reste volontairement flou. Les montants évoqués de 400 milliards de dollars ne figurent pas explicitement dans les textes officiels. Sur le terrain, certains projets énergétiques et d’infrastructures ont été amorcé, mais n’ont en rien amélioré une situation économique iranienne calamiteuse, autant du fait de l’incurie gestionnaire et de la corruption systémique du régime de Téhéran que des sanctions occidentales. Car Pékin cherche surtout à préserver ses relations avec Washington et avec les monarchies pétrolières du Golfe, auprès desquelles elle enlève plus de pétrole qu’avec l’Iran. Mais on peut reconnaître à la Chine d’avoir parrainé la réconciliation irano-saoudienne, actée à Pékin en mars 2023.
La guerre des Douze Jours en juin 2025 a révélé les limites du partenariat stratégique de 2021[5]. Pékin a adopté une posture prudente, appelant à la désescalade sans s’aligner clairement sur Téhéran. Des critiques se sont d’ailleurs fait jour du côté du régime à Téhéran, accusant Chine et Russie d’un soutien insuffisant[6]. En Chine, certains analystes ont en retour souligné les faiblesses iraniennes et rappelé que Pékin n’entendait pas s’enfermer dans une logique de blocs. Néanmoins, la stabilité de l’Iran demeure un intérêt majeur pour la sécurité énergétique chinoise.
6) Les apports de l’ouvrage, et quelques réserves
Le principal mérite du livre de Kazem Djorati est de restituer la profondeur historique des relations sino-iraniennes, en articulant archives, presse et analyse diplomatique. L’auteur montre la continuité d’un pragmatisme chinois et l’évolution d’un Iran impérial oscillant entre dépendance occidentale (aux Etats-Unis en l’occurrence) et quête d’autonomie relative sur la scène internationale. L’ouvrage éclaire les ambiguïtés du non-alignement iranien et les débats internes chinois sur le Moyen-Orient. Pour le lecteur de 2026, il fournit des clés utiles pour comprendre les dynamiques actuelles, notamment l’insertion de l’Iran dans les réseaux eurasiatiques.
On pourra toutefois formuler certaines réserves sur un texte issu d’une thèse soutenue il y a déjà plusieurs années à Strasbourg. Le plan, très chronologique et diplomatique à l’ancienne, accorde une place sans doute excessive aux visites officielles[7] et aux déclarations publiques et autres communiqués officiels taillés dans la langue de bois de Pékin, au détriment d’une analyse plus théorique des rapports de puissance, en suivant une grille d’analyse géopolitique qui n’apparaît pas dans ce gros travail. Les titres de parties, souvent descriptifs (« relations cordiales », « relations molles »), manquent pour le moins de problématisation. On se demande ainsi comment définir ce que sont, en relations internationales, des « relations normales » – titre d’un paragraphe pour la période 1988-1990. Par ailleurs, l’ouvrage s’arrête en 1989, laissant au lecteur le soin d’extrapoler les développements ultérieurs. Enfin, une comparaison plus systématique avec d’autres partenariats asiatiques de la Chine aurait enrichi la démonstration. Ces limites n’enlèvent rien à la solidité d’un travail qui, par son ampleur documentaire, permet de mieux comprendre la longue et complexe histoire des relations sino-iraniennes.
NOTES
[1] JP.BURDY, « «L’Iran, « A l’Est, toute… » ? Le partenariat stratégique entre Téhéran et Pékin », Moyen-Orient no 49, janvier-mars 2021, p.72-77.
[2] De la même manière, Pékin n’a jamais été embarrassé par la nature du régime islamiste et ultra-conservateur des talibans en Afghanistan.
[3] P.PAHLAVI,« The Origins And Foundations Of Iran’s “Look East” Policy », Australian Institute of International Affairs, International Affairs.org, 4/10/2022 . URL: https://www.internationalaffairs.org.au/australianoutlook/the-origins-and-foundations-of-irans-look-east-policy
[4] JP.BURDY, « La « résistance maximale » de l’Iran à la « pression maximale » de Donald Trump », Questions internationales no 103-104, sept-déc. 2020.
[5] JP.BURDY, “Le MIEL et le VINAIGRE. Le régime iranien et les présidences Trump, de 2018 à la « guerre de 12 jours »”, Orients Stratégiques no 18, 2026.
[6] En 2021, lors du débat qui avait précédé la signature de l’accord stratégique, un courant nationaliste avait critiqué le risque de tomber dans une nouvelle dépendance à une puissance extérieure. L’ancien président Mahmoud Ahmadinejad en était alors le représentant le plus audible à Téhéran.
[7] Si la princesse Ashraf Pahlavi , la soeur jumelle du shah, est restée dans les annales politiques et les gazettes à scandales occidentales, on n’en dira pas autant d’illustres inconnus chinois cités par l’auteur: Ki Peng-fei (ministre des Affaires étrangères), Li Sien-nien (vice-Premier ministre), Olan Fu (vice-président du Comité permanent de l’ANP), Teng Ying-tchao (vice-présidente du Comité permanent de l’ANP)…

La réconciliation diplomatique Iran-Arabie saoudite, sous l’égide de Pékin, 10 mars 2023.