> « Grèce-Turquie-Libye. Tensions autour des ressources énergétiques en Méditerranée orientale », Paris, Ed.Areion, Diplomatie no 105, septembre-octobre 2020, 98p., p.40-71.

C’est un ensemble de données à la fois techniques, économiques et géopolitiques qu’une équipe de spécialistes dirigée par Jean Marcou, titulaire de la chaire « Méditerranée-Moyen-Orient » à Sciences Po Grenoble (Université Grenoble Alpes), et directeur du master éponyme, analyse dans un riche dossier de la dernière livraison du bimestriel Diplomatie. Outre une cartographie d’une grande lisibilité et pertinence, nous y avons relevé quelques pistes de lecture de ce « nouveau Grand Jeu gazier« .


– MARCOU Jean 1, « Alerte en Méditerranée orientale », p.42-43 & « La Turquie en Méditerranée orientale : des revendications énergétiques aux ambitions stratégiques », p.53-57 ;

– MAZZUCCHI Nicolas (géoéconomiste, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique), « Les ressources énergétiques de la Méditerranée orientale dans le grand jeu gazier international », p.44-48.

– OLLIER Johanna (doctorante en science politique à l’Université Grenoble Alpes sur les questions frontalières turco-iraniennes) , « Les frontières maritimes au coeur de la compétition en mer Egée et au Levant », p.50-52 ;

Les nouvelles technologies de forage en eau profonde permettent désormais d’atteindre des ressources jusque-là inexplorées ou inexploitables. Depuis 2009, dans des zones d’exploration concédées par les Etats, de nombreux champs gaziers ont été découverts. Mais leur mise en exploitation effective, et leur transport vers les marchés régionaux ou plus lointains par gazoducs, impliquent des équilibres géopolitiques qui sont à l’heure actuelle loin d’être réunis, eu égard aux pays concernés : Chypre, le Liban, Israël, les Territoires palestiniens et l’Egypte pour ce qui est des pays potentiellement ou effectivement producteurs ; la Turquie et la Grèce (et derrière elle l’Union européenne) pour ce qui est des marchés les plus proches dans la région ; sans oublier un environnement régional de tensions récurrentes (Chypre-Turquie-Grèce ; Liban-Israël-Gaza), voire de conflits ouverts (Syrie, Libye). A l’été 2020, on a ainsi vu les tensions monter autour du gaz, quand la Turquie du président Recep Tayyip Erdoğan a lancé, à grand renfort de communiqués martiaux, des campagnes d’exploration offshore dans des eaux revendiquées par Ankara, mais que Chypre et la Grèce déclarent être leurs eaux de souveraineté 2. Des gesticulations militaires s’en sont suivies, impliquant en particulier des forces françaises aux côtés de la Grèce et de Chypre .

Les découvertes gazières de la dernière décennie ont provoqué une accélération de l’appropriation exclusive des espaces maritimes. Or, les nouveaux gisements ont été découverts dans une zone, la Méditerranée orientale, où les frontières maritimes n’ont pas nécessairement été clairement délimitées, ou restent contestées par certains acteurs étatiques. Les îles de la mer Egée sont ainsi presque entièrement grecques depuis le traité de Lausanne de 1923, puis le traité de paix avec l’Italie signé à Paris en 1947, qui a attribué les îles du Dodécanèse à Athènes. La Grèce fait valoir que chacune de ses îles possède son propre plateau continental (donc sa propre zone économique exclusive, ZEE), conformément à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, dite de Montego Bay (Jamaïque, 1982), qu’elle a signée et ratifiée comme 167autres pays (mais ni la Turquie, ni la Syrie, ni Israël ne l’ont signée) . Ankara estime pour sa part que le plateau continental d’un pays devrait être mesuré proportionnellement à la longueur de sa façade maritime. La position de certaines îles grecques imbriquées dans le littoral turc, à parfois quelques kilomètres seulement de ses côtes, rend ce conflit maritime juridique et politique quasi inextricable. Les contentieux gréco-turcs et les accrochages verbaux, aériens et maritimes ne datent pas d’aujourd’hui, et se localisaient plutôt en mer Egée. Mais le président Recep Tayyip Erdoğan exprime, depuis quelques années, l’intention de revenir sur le traité de Lausanne, dans une logique de révisionnisme frontalier porteur en germe de conflits à venir : « des cartes et des documents immoraux » a-t-il récemment déclaré à propos des cartes des traités… 3. Se considérant comme enserrée et contrainte dans les frontières maritimes principalement définies par le traité de Lausanne – et ce sentiment mérite évidemment d’être pris en compte dans l’analyse de ses prises de position, la Turquie donne depuis peu une grande publicité au concept à la fois révisionniste (des traités) et mobilisateur de l’opinion publique (du point de vue du sentiment nationaliste) de « patrie bleue [Mavi Vatan] »4 : il envisage une souveraineté turque élargie à un vaste espace maritime de déploiement comprenant la mer Noire, la mer Egée et la Méditerranée orientale. Et tend à présenter la Grèce comme occupant indu de certaines îles de l’Egée, et en tous cas de celles du Dodécanèse. Le concept, apparu en 2006 et attribué au contre-amiral Cem Gürdeniz, qui entendait à l’époque justifier la nécessité de développer la flotte turque, est désormais très en vogue dans les cercles ultranationalistes d’Ankara, où le MHP (Parti d’action nationaliste, extrême-droite) soutient le gouvernement AKP.


– LITSAS Spiros N.(professeur de relations internationales à l’Université de Macédoine), « La Grèce en Méditerranée orientale, énergie, diplomatie et perspectives », p.58-60.

– MOURAD Hicham (professeur de science politique à l’Université du Caire et coordinateur du master de relations internationales à l’Université française d’Égypte), « L’Egypte, nouveau hub énergétique régional », p.61-65 ;

– VELILLA Philippe (juriste, universitaire, et consultant en France et en Israël), « Israël et les enjeux énergétiques en Méditerranée orientale », p.66-69 ;

– MEIER Daniel (chercheur en science politique au Laboratoire PACTE, Sciences Po Grenoble, UGA), « Les hydrocarbures au Liban : entre espoirs et incertitudes », p.70-71

La découverte des champs gaziers modifie la donne énergétique des pays riverains. Trois pays en sont actuellement les principaux bénéficiaires : Chypre, Israël (qui a commencé la mise en exploitation), et l’Egypte (qui pourrait devenir un important exportateur). Mais elle bouscule la géopolitique locale, réveille des différends anciens, et exacerbe des conflits latents ou ouverts, dans lesquels la Turquie est devenu le perturbateur principal.

Concernant Chypre, dans des blocs d’exploration concédés par Nicosie, ont été découverts en 2011 les gisements de gaz Aphrodite, puis Calypso. Mais leur exploitation n’a pas encore démarré au large d ‘une île déchirée et divisée entre la République de Chypre, Etat membre de l’Union européenne (UE), et la République turque de Chypre du Nord (RTCN), autoproclamée et reconnue par la seule Turquie, qui y déploie d’importantes forces militaires. Ankara n’a cessé de multiplier les coups de force visant à empêcher Chypre d’exploiter ces ressources, en bloquant des navires de recherche, puis en envoyant ses propres navires de prospection. A partir du 10 août 2020, le navire turc de prospection sismique Oruç Reis [Sultan Barberousse 5] a ainsi été envoyé par Ankara sous forte escorte navale dans les eaux situées dans la zone économique exclusive (ZEE) de la Grèce, au large de l’île de Kastellorizo (qui est à moins de 2 nautiques de la côte turque), puis dans les eaux chypriotes. Athènes a riposté en mettant son armée et sa marine en état d’alerte, et la France a ostensiblement déployé des éléments de sa Marine et des avions de combat, pour manifester son soutien à Athènes et Nicosie (où des frégates FREMM et le porte-avions nucléaire Charles de Gaulle ont fait des escales officielles dans l’été).

C’est dans les eaux israéliennes que les premières découvertes significatives ont eu lieu avec, là aussi, des gisements aux noms évocateurs, dont le plus important est Leviathan, foncé en 2010, et entré en exploitation en 2019. Les deux tiers de la production d’électricité israélienne reposent désormais sur ce gaz offshore. Concernant Israël – Etat avec lequel la Turquie entretient des relations très dégradées, les contentieux portent principalement sur la délimitation des eaux territoriales avec le Liban (des négociations indirectes se sont ouvertes en 2019 avec une médiation américaine, et viennent d’être relancées) ; et sur la question des restrictions drastiques imposées par l’État hébreu aux eaux riveraines palestiniennes au large de la bande de Gaza. Un champ de gaz offshore a été découvert en 1999 à 15 nautiques au large des côtes de Gaza, mais les prospections restent à ce stade gelées par l’ex-puissance occupante de Gaza, qui reste maîtresse exclusive des eaux locales, et de ses ressources halieutiques et en hydrocarbures.

L’Egypte pourrait tirer un grand profit des gisements découverts au large de ses côtes : un très important gisement a été découvert dans le bloc Zhor, mitoyen des eaux chypriotes, par le groupe italien ENI, un acteur historique en Méditerranée orientale. Il pourra à la fois alimenter un marché intérieur de près de 100 millions d’habitants ; relancer les exportations de gaz vers Israël  (pour le moment, le flux est inverse : c’est Israël qui exporte vers la Jordanie et l’Egypte, laquelle dispose d’importantes installations de liquéfaction); et envisager l’exportation vers les marchés européens. Cette dernière reposerait sur la construction d’un gazoduc, EastMed, qui relierait l’Egypte à Chypre et Israël, et à la Grèce. Mais ce projet, décidé en janvier 2020, se heurte à d’évidents obstacles. Dont le principal est, là encore, la Turquie. Ankara entretient des relations exécrables avec Le Caire depuis le coup d’État du maréchal al-Sissi contre les Frères musulmans et le président Mohammed Sissi en 2013. Et, dans le conflit libyen, Ankara a misé sur le gouvernement de Tripoli. La Turquie y soutient politiquement et militairement le gouvernement d’accord national (GAN) de Fayez al-Farraj contre les forces du maréchal Haftar à Benghazi, lui même soutenu par Le Caire, Riyad et Abou Dhabi. En échange de ce soutien, le président Recep Tayyip Erdoğan a obtenu d’al-Farraj une redéfinition des zones de partage en Méditerranée. Signé le 27 novembre 2019, un accord maritime (à ce jour non encore ratifié par le parlement libyen) élargit les eaux territoriales turques à des zones riches en gisements gaziers, aux dépens de Chypre et de la Grèce. Du coup, l’hypothèse du gazoduc EastMed est fragilisée dès l’origine au profit de la possible liquéfaction du gaz sur la rive égyptienne : le transport de gaz par navire méthanier est certes plus coûteux que via un gazoduc, mais il est aussi plus souple, car capable d’atteindre n’importe quel point du globe, donc de s’adapter rapidement aux demandes des marchés.

L’une des cartes du dossier, Diplomatie n°105 p. 47 (© Areion/CAPRI)

Ces contentieux croisés ralentissent plusieurs projets et en rendent d’autres hypothétiques. Le rôle de « hub gazier » ambitionné par une Turquie redistributrice (car non encore productrice 6), en regroupant plusieurs tubes sur son territoire arrivant de Russie (Blue Stream, Turk Stream), d’Azerbaïdjan  (tube BTE), et d’Iran (pour le moment, Ankara est le seul client gazier de Téhéran), avant de redistribuer le gaz vers l’Europe (tube TANAP), est ainsi évidemment compromis par les tensions avec la Russie (en Syrie, en Libye, et désormais autour du Nagorny-Karabagh) , avec Israël (qui envisageait autrefois de se brancher sur les tubes turcs) et avec l’Egypte (le tube EastMed court-circuitant dès lors le territoire turc). La position géographique et géostratégique de la Turquie est certes une ressource importante, mais elle n’est pas suffisante pour lui permettre de s’imposer d’autorité.

Un épisode significatif a été la création, en janvier 2019, du Forum du gaz de la Méditerranée orientale (Eastern Mediterranean Gas Forum, EMGF), installé au Caire, et qui ambitionne, outre de veiller au respect du droit international dans la gestion des ressources énergétiques de la zone, de gérer le futur marché gazier. Le Forum, désormais organisation intergouvernementale, comprend Chypre, la Grèce, Israël, l’Egypte, l’Italie, la Jordanie et la Palestine (cette dernière sur un strapontin). La France a demandé à y adhérer un an plus tard, alors que les Etats-Unis ont demandé à devenir observateurs permanents. Un seul pays majeur manque à l’appel régional : la Turquie…

De plus, comme d’ailleurs celui du pétrole, le marché mondial du gaz est actuellement très concurrentiel, et n’a donc guère besoin, dans l’immédiat, de capacités de production supplémentaires. La crise du covid-19 n’a, dès lors, fait qu’amplifier des tendances structurelles et conjoncturelles déjà relevées dans le secteur du pétrole, attestées par l’effondrement du prix du baril. Les investisseurs ne vont donc pas se bousculer dans l’immédiat sur ces champs gaziers de Méditerranée orientale qui exigent des milliards de dollars pour être valorisés, mais sont obérés par des contentieux géopolitiques exacerbés, et par les incertitudes sur l’état des marchés mondiaux frappés en outre par la crise sanitaire.

Un regret  peut-être dans ce dossier: abordés dans l’analyse de Nicolas Mazzucchi, les enjeux environnementaux, dans le contexte du changement climatique et de la remise en cause des énergies fossiles, auraient sans doute mérité un article spécifique. On sait que l’UE s’est engagée, en décembre 2019, à atteindre la « neutralité climatique » pour 2050, ce qui implique potentiellement une réduction drastique de sa consommation d’énergies fossiles -dont le gaz.


Quelques références complémentaires

> La chaire « Méditerranée-Moyen-Orient » de Sciences Po Grenoble avait organisé en 2015 des Journées d’études autour du thème; « Les nouveaux enjeux pétroliers et gaziers, facteurs de recomposition stratégique en Méditerranée Orientale et au Moyen-Orient », Les 3èmes Journées internationales Méditerranée-Moyen-Orient de Sciences Po Grenoble, 5 et 6 novembre 2015. Cf. notre post : https://questionsorientoccident.blog/2015/11/05/les-nouveaux-enjeux-petroliers-et-gaziers/

> Plusieurs revues ont consacré ces dernières années des livraisons spéciales sur ce thème, dont :

– BERTHELOT Pierre (dir.), « La question énergétique en Méditerranée », Confluences Méditerranée no 91, automne 2014.

– CHARLEZ Philippe, RIGOULET-ROZE David (dir.) « La question énergétique dans les Orients », Orients Stratégiques no 6, janvier 2018

– MATMATI Mohammed (dir.), La Méditerranée, enjeu géopolitique mondial, Paris, L’Harmattan, 2019, 332p.

> Un excellent travail de recherche, bientôt disponible au centre de documentation de Sciences Po Grenoble : ABDEL-MAWLLA Fadwa, Les enjeux du gaz en Méditerranée orientale. Le cas d’Israël, Chypre et de l’Egypte, mémoire professionnel de master 2,  sous la direction du professeur Jean Marcou, responsable du master « Méditerranée-Moyen-Orient », Sciences Po Grenoble, Université Grenoble Alpes, octobre 2020, 134p.


NOTES

1 On lira du même auteur :

– MARCOU Jean, « Du conflit syrien au conflit libyen : le positionnement complexe de la Turquie au Proche-Orient et en Méditerranée orientale », Diplomatie no 103, mars-avril 2020, p.72-77

– MARCOU Jean, « Décryptage de la position turque en Méditerranée orientale», Toulon, Institut FMES – Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, 17 septembre 2020. En ligne : https://fmes-france.org/decryptage-de-la-position-turque-en-mediterranee-orientale-par-jean-marcou/

– MARCOU Jean,« Le casse-tête du grand jeu gazier et de la reconfiguration stratégique qui l’accompagne, en Méditerranée orientale », Paris, Fondation Robert Schuman, Questions d’Europe n°571, 21 septembre 2020 / disponible en anglais : « The conundrum of the great gas game and the ensuing strategic realignment in Eastern Mediterranean », FRS, 21 septembre 2020

2 Cf.IMBERT Louis, JEGO Marie, SALLON Hélène, WAKIM Nabil, « Comment le gaz rebat les cartes en Méditerranée orientale », Le Monde 26/9/2020. En ligne : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/25/comment-le-gaz

3 PEYRONNET Arnaud, « Vers une politique turque de délimitation maritime encore plus agressive en Méditerranée ? » Toulon, Institut FMES – Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, 13 Août 2020. En ligne:https://fmes-france.org/vers-une-politique-turque-de-delimitation-maritime-encore-plus-agressive-en-mediterranee-par-arnaud-peyronnet/

4 KASAPOĞLU Can, « Turkey’s ‘Blue homeland’ [Mavi Vatan] drills: a new geopolitical concept in the making », Yeni Safak, 27/2/2019 ; HDN, « Interview of retired admiral Cem Gürdeniz, « Blue homeland shows Turkey has become a maritime power«  », Hürriyet Daily News, 4/9/2019

5 Les navires d’exploration turcs portent tous le nom de sultans ottomans conquérants célèbres : Oruç Reis [Barberousse], Yavuz [Sélim le Terrible], Fatih Kanuni [Soliman le Législateur, ou Le Magnifique].

6 Malgré l’annonce tonitruante, mais peut-être très excessivement montée en épingle, de la découverte d’un « gigantesque gisement » en mer Noire. cf. HDN, « Turkey discovers 320 billion cubic meters natural gas reserve in Black Sea », Hürriyet Daily News, 21/8/2020

Mosaïque d’images du navire sismique turc Oruç Reis sur Google Images, 8/2020